Alliance des États du Sahel (AES) : institutions et bilan trois ans après

Le 16 septembre 2026, l’Alliance des États du Sahel (AES) aura trois ans. Née d’un pacte de défense mutuelle signé entre trois régimes militaires, elle est devenue une confédération dotée d’une armée commune, d’une banque et, depuis le 24 août 2026, d’un Parlement. Peu d’organisations régionales africaines auront bâti une architecture institutionnelle aussi vite.

Pour les entreprises, les ONG et les analystes qui travaillent au Mali, au Burkina Faso et au Niger, l’AES n’est plus une abstraction diplomatique : elle redéfinit les interlocuteurs, les documents de voyage, les circuits financiers et le cadre sécuritaire. Cet article fait le point, institution par institution, sur ce que l’AES est réellement devenue en 2026 — et sur ce qu’elle n’a pas encore résolu.

Qu’est-ce que l’Alliance des États du Sahel ?

L’AES a été créée le 16 septembre 2023 à Bamako par la signature de la Charte du Liptako-Gourma entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Ce texte de 17 articles institue une architecture de défense collective et d’assistance mutuelle : une agression contre l’un des trois États est considérée comme une agression contre tous, et les signataires s’engagent à lutter ensemble contre le terrorisme et la criminalité organisée dans leur espace commun.

Le nom n’est pas anodin. Le Liptako-Gourma désigne la zone des trois frontières où se rejoignent les territoires malien, burkinabè et nigérien — épicentre de la violence jihadiste régionale et point de convergence géographique des trois pays.

Ensemble, les trois États couvrent environ 2,8 millions de km² et rassemblent plus de 70 millions d’habitants. Tous trois sont dirigés par des autorités issues de coups d’État survenus entre 2020 et 2023, et tous trois sont enclavés — un paramètre qui pèse lourd sur la suite.

De l’alliance défensive à la confédération

Le 6 juillet 2024, à Niamey, le premier sommet des chefs d’État transforme l’alliance en Confédération des États du Sahel. Le traité fondateur pose un principe simple : chaque État conserve son indépendance et sa souveraineté, à l’exception des compétences expressément déléguées à la Confédération. Ces compétences couvrent trois piliers — défense et sécurité, diplomatie, développement.

C’est ce traité qui a servi de matrice à tout ce qui a suivi : la Force unifiée, la banque confédérale, le passeport commun et, en dernier lieu, le Parlement.

Les quatre institutions de l’AES en 2026

1. Le Collège des chefs d’État et la présidence tournante

L’organe suprême de la Confédération réunit les trois chefs d’État : Assimi Goïta (Mali), Ibrahim Traoré (Burkina Faso) et Abdourahamane Tiani (Niger). La présidence est tournante, pour un mandat d’un an. Assimi Goïta a assuré la première présidence à partir de juillet 2024 ; il a passé la main lors du deuxième sommet, tenu à Bamako les 22 et 23 décembre 2025, Ibrahim Traoré ayant été désigné pour lui succéder.

2. La Force unifiée

C’est l’institution la plus visible. Après une série de réunions d’état-major entamées à Niamey le 7 mars 2024, la Force unifiée de l’AES est entrée en service opérationnel le 20 décembre 2025 à Bamako, lors de la cérémonie de remise de l’étendard présidée par le président en exercice de la Confédération.

Ses caractéristiques en 2026 : environ 5 000 soldats maliens, burkinabè et nigériens, un poste de commandement installé à la base aérienne 101 de Niamey, et un commandement confié au général burkinabè Daouda Traoré. Les 16 et 17 avril 2026, les chefs d’état-major réunis à Ouagadougou ont validé une montée en puissance des effectifs, avec un objectif affiché de 15 000 hommes. Le 10 juillet 2026, toujours à Ouagadougou, les ministres de la Défense ont examiné l’accord portant statut de la Force — le texte qui définit droits, obligations et protections des militaires déployés.

Nous avons détaillé sa genèse et ses limites opérationnelles dans notre analyse dédiée : Force unifiée de l’AES : où en est l’armée commune du Sahel ?

3. La Banque confédérale d’investissement et de développement (BCID-AES)

Inaugurée le 23 décembre 2025 à Bamako, la BCID-AES est dotée d’un capital de départ de 500 milliards de francs CFA (environ 895 millions de dollars). Sa vocation : financer des projets structurants dans les infrastructures, l’agriculture, l’énergie et l’appui au secteur privé, en dehors des circuits financiers occidentaux traditionnels.

Le volet financier et douanier de la souveraineté sahélienne — banque, tarif extérieur, projet monétaire — fait l’objet d’une analyse séparée : Souveraineté financière de l’AES : où en est le chantier ?

4. Le Parlement confédéral

C’est la pièce la plus récente. Le 24 août 2026, à Niamey, le Parlement de la Confédération a tenu sa session inaugurale. Il compte 45 députés confédéraux issus des trois pays. La cérémonie d’ouverture a été présidée par le Premier ministre nigérien Ali Mahamane Lamine Zeine, représentant le président Abdourahamane Tiani.

Officiellement, l’institution doit « rapprocher les institutions communes des populations ». Ses modalités concrètes de fonctionnement — calendrier des sessions, pouvoir normatif réel, articulation avec les parlements nationaux — n’ont pas encore été précisées par les autorités confédérales. C’est le principal point à surveiller dans les prochains mois.

Ce que l’AES a déjà changé concrètement

La rupture avec la CEDEAO. Annoncé le 28 janvier 2024, le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest est effectif depuis le 29 janvier 2025. Pour amortir le choc, la CEDEAO a maintenu plusieurs mesures transitoires : reconnaissance « jusqu’à nouvel ordre » des passeports et cartes d’identité portant son logo, et maintien du droit de circulation, de résidence et d’établissement sans visa pour les ressortissants des trois pays. Nous avons analysé les implications de ce divorce dans Quelles implications du retrait Mali–Burkina–Niger de la CEDEAO ? et les causes profondes de la contestation dans Pourquoi la CEDEAO est-elle contestée ?

Les attributs de souveraineté partagée. L’AES a présenté son drapeau en février 2025 et lancé un passeport biométrique commun — projet initié en août 2025, prévu par l’article 5 du traité confédéral, déployé successivement par le Burkina Faso, le Mali puis le Niger (le président Tiani s’est enrôlé le 16 juillet 2026). Une chaîne de télévision confédérale, basée à Bamako, a également été lancée.

Le réalignement diplomatique. Les trois capitales ont rompu ou fortement réduit leurs liens avec Paris — au Niger d’abord (quel impact de la rupture avec la France au Niger ?), puis au Burkina Faso avec la rupture des relations diplomatiques du 26 juin 2026 — tout en se rapprochant de Moscou et d’Ankara. Voir aussi L’influence russe modifie-t-elle réellement l’équilibre ? et Comment les grandes puissances influencent-elles le Sahel ?

En revanche, l’AES n’a pas de monnaie. C’est la confusion la plus répandue : malgré l’abondance de recherches sur une « monnaie de l’AES » ou un « sahel » qui remplacerait le franc CFA, aucune devise confédérale n’existe à ce jour, et aucune date de mise en circulation n’a été officiellement fixée. Les trois pays utilisent toujours le franc CFA et restent membres de l’UEMOA. Le sujet est un projet politique, pas une réalité monétaire.

Ce que l’AES ne règle pas encore

Trois ans après la Charte du Liptako-Gourma, le bilan sécuritaire reste sévère. Le Sahel central demeure l’épicentre mondial du terrorisme, et l’année 2026 a été marquée par des chocs majeurs : la grande offensive coordonnée FLA–JNIM au Mali, le blocus du carburant sur Bamako, et la montée en puissance de l’EIGS dans la zone des trois frontières, en rivalité ouverte avec le JNIM.

Les analystes de l’Institut d’études de sécurité (ISS Africa) Leylatou Saidou Daoura et Rahinatou Leïla Salia soulignent que l’efficacité de la Force unifiée dépendra moins de son annonce politique que de sa capacité réelle à fonctionner : clarté de la chaîne de commandement, rapidité du partage du renseignement, disponibilité des moyens aériens, mobilité des unités et aptitude à tenir durablement les zones reconquises. Le précédent de la Force conjointe du G5 Sahel rappelle qu’une force multinationale ne produit de résultats durables qu’avec un financement stable, une logistique robuste et un renseignement efficace — trois conditions rarement réunies. Nos analyses sur la capacité réelle des armées sahéliennes et sur l’effet des retraits militaires étrangers vont dans le même sens.

Pour Fiacre Vidjenagninou, chercheur au Behanzin Institute de Cotonou et à l’Egmont Institute de Bruxelles, la Force unifiée est aussi un instrument politique et symbolique : elle traduit une volonté d’affirmation souveraine après la rupture avec les cadres régionaux et les partenariats extérieurs. Mais cette dimension ne suffira pas à stabiliser les territoires si l’action militaire n’est pas accompagnée d’un retour des services publics, d’une justice locale accessible et d’un dialogue avec les populations. Une victoire strictement militaire, rappelle-t-il, resterait fragile.

Enfin, la rupture institutionnelle avec la CEDEAO n’a pas modifié la géographie : les trois pays restent enclavés et dépendants des corridors commerciaux qui les relient aux ports d’Abidjan, Lomé, Cotonou et Dakar — des axes eux-mêmes exposés, comme le montre l’évolution de la sécurité des convois routiers.

Ce que cela change pour les organisations qui opèrent au Sahel

Au-delà de la lecture géopolitique, quatre implications pratiques méritent d’être intégrées aux dispositifs de sûreté et de conformité.

1. Un cadre réglementaire à double lecture. Les décisions confédérales (documents de voyage, régime douanier, financement) se superposent désormais aux droits nationaux. Une veille juridique qui ne suivrait que les journaux officiels nationaux passerait à côté d’une partie du cadre applicable.

2. Un déplacement des interlocuteurs institutionnels. Les canaux CEDEAO ne sont plus opérants dans les trois pays. Les démarches sectorielles, les autorisations et les recours passent par des instances nationales et, de plus en plus, confédérales — dont le Parlement installé en août 2026.

3. Une dépendance logistique inchangée. Le divorce politique avec la CEDEAO n’a pas déplacé les ports. La planification des approvisionnements et l’analyse des corridors restent le nerf de la continuité d’activité.

4. Une protection consulaire amoindrie. Les ruptures diplomatiques réduisent les relais disponibles en cas d’incident impliquant du personnel expatrié. C’est un paramètre direct du duty of care et de la protection des travailleurs expatriés.

Pour situer ces dynamiques dans l’espace, notre carte des risques sécuritaires en Afrique de l’Ouest et notre panorama régional mensuel offrent une lecture actualisée zone par zone. Sur les scénarios de moyen terme, voir L’Afrique de l’Ouest peut-elle éviter une fragmentation durable ?

Découvrir la plateforme de veille Sahel Watch

Questions fréquentes sur l’AES

Quels sont les pays membres de l’Alliance des États du Sahel ?

L’AES compte trois États membres : le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Aucun autre pays n’y a adhéré depuis la signature de la Charte du Liptako-Gourma le 16 septembre 2023, même si plusieurs rapprochements régionaux ont été évoqués.

L’AES a-t-elle sa propre monnaie ?

Non. À ce jour, l’AES ne dispose d’aucune monnaie propre et aucune date de mise en circulation n’a été officiellement annoncée. Les trois pays utilisent toujours le franc CFA et demeurent membres de l’UEMOA. La Confédération s’est en revanche dotée d’une banque d’investissement, la BCID-AES, inaugurée le 23 décembre 2025 à Bamako.

L’AES a-t-elle vraiment quitté la CEDEAO ?

Oui. Le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger est effectif depuis le 29 janvier 2025. La CEDEAO a toutefois maintenu des mesures transitoires, notamment la libre circulation des personnes et la reconnaissance des documents d’identité portant son logo, afin de limiter les perturbations pour les populations et les échanges.

Combien de soldats compte la Force unifiée de l’AES ?

La Force unifiée est entrée en service opérationnel le 20 décembre 2025 avec environ 5 000 hommes. En avril 2026, les chefs d’état-major des trois pays ont validé une montée en puissance visant un effectif de 15 000 soldats. Son poste de commandement est installé à Niamey.

Sources

Dans cet article

À retenir

  • L’AES (Alliance des États du Sahel) réunit le Mali, le Burkina Faso et le Niger depuis la Charte du Liptako-Gourma du 16 septembre 2023, devenue Confédération le 6 juillet 2024 à Niamey.
  • Son architecture institutionnelle est désormais complète : Collège des chefs d’État (présidence tournante d’un an), Force unifiée, Banque confédérale BCID-AES et Parlement confédéral, installé le 24 août 2026 à Niamey avec 45 députés.
  • La Force unifiée est opérationnelle depuis le 20 décembre 2025 avec environ 5 000 hommes ; une montée en puissance vers 15 000 a été validée en avril 2026.
  • La BCID-AES, inaugurée le 23 décembre 2025 à Bamako, est dotée de 500 milliards de FCFA de capital initial.
  • L’AES n’a pas de monnaie propre : aucune devise confédérale n’existe et aucune date n’est fixée. Les trois pays utilisent toujours le franc CFA.
  • Le retrait de la CEDEAO est effectif depuis le 29 janvier 2025, mais la libre circulation a été maintenue à titre transitoire.
  • Pour les organisations exposées : cadre réglementaire à double lecture, interlocuteurs déplacés, dépendance logistique aux corridors côtiers inchangée et protection consulaire amoindrie.

Lisez aussi

EIGS (État islamique au Sahel) : qui est le groupe jihadiste qui monte en 2026 ?
Sécurité des convois routiers au Sahel : escorte, itinéraires et procédures face aux embuscades
Afrique de l’Ouest : panorama géopolitique, économique et sécuritaire — août 2026