EIGS (État islamique au Sahel) : qui est le groupe jihadiste qui monte en 2026 ?

La menace jihadiste au Sahel central est portée par deux organisations rivales : le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, et l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS), aujourd’hui rebaptisé « Province du Sahel » de l’État islamique. Si le JNIM occupe souvent le devant de la scène — avec le blocus de Bamako ou la grande offensive coordonnée de juillet 2026 —, c’est l’EIGS qui, en 2026, progresse le plus vite sur le terrain, au prix de massacres de civils d’une brutalité extrême.

Comprendre ce groupe — son origine, ses chefs, ses zones, son financement et sa trajectoire — n’est pas un exercice académique. C’est une condition pour anticiper le risque dans la zone des trois frontières et le long des corridors qui relient le Niger, le Bénin et le Nigéria. Cet article dresse le portrait actualisé de l’État islamique au Sahel.

De la scission d’Al-Mourabitoune à la « Province du Sahel »

L’EIGS naît le 15 mai 2015 d’une scission d’Al-Mourabitoune, lorsque l’un de ses commandants, Adnane Abou Walid al-Sahraoui, prête allégeance à l’État islamique. Cette allégeance est officiellement reconnue par Abou Bakr al-Baghdadi le 30 octobre 2016, faisant de l’EIGS une composante à part entière de la nébuleuse de l’État islamique en Afrique.

Autour de 2022, l’État islamique réorganise ses branches africaines et érige le groupe en « Province du Sahel » (en anglais Islamic State Sahel Province, ISSP ; en français État islamique au Sahel, EIS). D’où la coexistence, dans la presse et les rapports, de plusieurs sigles pour une même organisation : EIGS, ISGS, ISSP, EIS. Cette montée en gamme symbolique s’est accompagnée d’une professionnalisation de la propagande et d’une intégration plus étroite au réseau mondial de l’organisation. Elle a aussi installé durablement le groupe parmi les foyers jihadistes les plus tenaces de la région.

Qui dirige l’EIGS ?

La figure fondatrice, Adnane Abou Walid al-Sahraoui, est née en 1973 à Laâyoune, au Sahara occidental. Passé par les camps de réfugiés de Tindouf et l’université de Constantine en Algérie, ancien cadre du Front Polisario selon plusieurs biographies, il rejoint le maquis jihadiste du nord du Mali vers 2010. Il incarne le groupe jusqu’à sa mort, annoncée par Paris à la suite d’une frappe française, le 17 août 2021.

Contrairement aux espoirs suscités à l’époque — l’International Crisis Group y voyait une possible fenêtre pour un dialogue —, la disparition du fondateur n’a pas fait imploser l’organisation. La succession revient à Abou al-Bara al-Sahraoui, qui prend la tête de la branche sahélienne fin 2021. Structuré en katibas (unités) mobiles et relativement décentralisé, l’EIGS a démontré une réelle résilience de commandement, capable d’absorber la perte de cadres tout en maintenant, puis en intensifiant, son rythme opérationnel.

Où frappe l’EIGS ? La géographie de la menace

Le cœur historique de l’EIGS se situe dans la zone des trois frontières (Liptako-Gourma), au croisement du sud-est du Mali (région de Ménaka), du sud-ouest du Niger (région de Tillabéri) et du nord du Burkina Faso (Oudalan, Séno). C’est là que le groupe a bâti son emprise, en jouant des rivalités communautaires et de l’absence de l’État.

En 2025 et 2026, le Tillabéri s’est imposé comme l’épicentre de sa violence, tandis que le groupe pousse vers le sud-est : la région de Dosso et le couloir qui mène vers le Bénin et le nord-ouest du Nigéria. Cette expansion se double d’une ramification nigériane, le groupe Lakurawa, et de connexions avec la Province d’Afrique de l’Ouest de l’État islamique (ISWAP), active dans le bassin du lac Tchad. C’est aussi ce qui distingue l’EIGS d’un simple acteur local : sa géographie déborde désormais le Liptako-Gourma pour menacer les marges nord du Bénin et, plus largement, les États côtiers.

Cette carte de la menace n’est pas neutre pour les acteurs économiques : elle recoupe précisément les corridors commerciaux régionaux et les zones minières isolées. Pour la lire zone par zone, notre carte des risques sécuritaires reste le point d’entrée.

Comment se finance et opère le groupe ?

L’EIGS tire l’essentiel de ses ressources de l’économie locale qu’il prédate : la zakat (impôt islamique) imposée de force aux populations et aux éleveurs, les razzias de bétail, la taxation des marchés ruraux et l’extorsion aux points de passage. Le refus de cette zakat est d’ailleurs, à plusieurs reprises, le motif invoqué pour punir collectivement des villages entiers. À cette base s’ajoutent les réseaux financiers transnationaux de l’État islamique : une cellule hispano-marocaine de l’organisation aurait ainsi fourni un appui logistique et financier à la Province du Sahel comme à la branche somalienne, illustration de l’ancrage du groupe dans un dispositif mondial.

Sur le plan opérationnel, l’EIGS combine raids à moto, engins explosifs improvisés (EEI), attaques de positions militaires et de convois, et surtout violence de masse contre les civils. Sa marque de fabrique est la punition collective des localités soupçonnées de coopérer avec l’armée ou avec les milices d’autodéfense. Comme le JNIM, il exploite la pauvreté et les fractures locales pour recruter dans les campagnes, et intègre désormais l’usage de drones à son répertoire.

EIGS contre JNIM : une guerre dans la guerre

Une idée reçue tenace voudrait que les groupes jihadistes du Sahel forment un bloc. C’est faux : l’EIGS et le JNIM ne sont pas alliés, ils se combattent. Née au Mali (Ménaka) autour de 2019-2020, cette rivalité inter-jihadiste s’est déplacée en 2026 vers le Niger, où les deux organisations s’affrontent pour le contrôle du Tillabéri et de la région de Dosso. Nous l’avons analysée en détail dans notre décryptage de la rivalité JNIM-EIGS au Mali.

Les deux groupes incarnent des modèles opposés. Le JNIM privilégie une logique de « gouvernance » et de négociations locales — pactes, contrôle par la taxation, tolérance sous conditions. L’EIGS mise, lui, sur la coercition et l’élimination des concurrents comme des « traîtres ». En avril 2026, à la faveur de l’offensive du JNIM et des rebelles touaregs sur Kidal, l’EIGS a profité du vide pour une brève incursion jusqu’à Labbezanga et au chef-lieu de Ménaka, avant de se replier sous la pression de l’armée malienne et de ses partenaires russes. L’enjeu de fond de cette guerre dans la guerre est clair : le contrôle du coin Niger–Bénin–Nigéria, porte d’entrée vers les États côtiers, où la présence de l’État reste ténue dans certaines zones frontalières.

2026, une montée en puissance mesurable

Les effectifs de l’EIGS sont estimés, dans un rapport des Nations unies de 2024, entre 2 000 et 3 000 combattants — un ordre de grandeur en hausse. Selon plusieurs analystes, dont le Hudson Institute, la Province du Sahel est l’un des affiliés de l’État islamique qui croît le plus vite en Afrique, avec le potentiel de basculer d’une menace régionale vers une menace transnationale. Signe de cette intégration, l’ISWAP aurait décidé d’envoyer une centaine de combattants en renfort vers Ménaka.

Cette trajectoire se lit surtout dans les bilans humains du Tillabéri, au début de 2026 :

  • 18 janvier 2026 — Bossiye : 31 hommes et enfants exécutés, selon Human Rights Watch, en représailles au refus de la zakat et au ralliement de villageois à des milices pro-gouvernementales.
  • Vers le 20 janvier 2026 — Yatakala (Goroual, zone des trois frontières) : 31 civils tués dans une attaque attribuée au groupe.
  • 26 janvier 2026 — Alfaga Daweyzé Koira : 4 hommes tués et 5 blessés, d’après Human Rights Watch.
  • Région de Dosso : une attaque attribuée à l’ISSP fait 6 morts parmi les civils, signe de la poussée vers le sud-est.

Selon Human Rights Watch et l’Africa Defense Forum, les décès au Tillabéri ont fortement augmenté ces dernières années, et la région a enregistré en 2025 le plus grand nombre de victimes civiles du Sahel central, imputables en premier lieu à l’État islamique au Sahel. Ces bilans, souvent issus de sources locales difficiles à recouper, doivent être maniés avec prudence ; ils n’en dessinent pas moins une tendance nette, que confirment nos panoramas mensuels.

Ce que la menace EIGS implique pour les organisations exposées

Pour une entreprise (mines, BTP, énergie, logistique) ou une organisation humanitaire opérant dans l’est du Mali, l’ouest du Niger ou le nord du Burkina, l’EIGS n’est pas une abstraction : c’est un risque direct sur le personnel, les convois et les sites isolés. Trois implications concrètes s’imposent.

D’abord, la logique de zakat, de taxation et d’enlèvement vise en priorité le personnel local et les sous-traitants : la réduction du risque d’enlèvement devient un impératif. Ensuite, les axes du Liptako-Gourma et le couloir vers le Bénin et le Nigéria sont exposés aux embuscades, ce qui impose des procédures rigoureuses de sécurité des convois. Enfin, les sites fixes en zone rouge — à commencer par les sites miniers — exigent des dispositifs de sûreté renforcés, adossés à une véritable politique de devoir de protection (duty of care).

La règle méthodologique est simple : cartographier la présence de l’EIGS zone par zone, la distinguer de celle du JNIM — les deux n’ont ni les mêmes cibles ni les mêmes modes opératoires — et intégrer cette lecture différenciée dans chaque décision d’exposition. C’est précisément ce type de veille structurée que propose Sahel Watch.

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Questions fréquentes

EIGS, ISSP, EIS : quel est le bon nom ?

Ce sont trois désignations d’une même organisation. « EIGS » (État islamique dans le Grand Sahara) est le nom historique, encore le plus employé en français. Depuis 2022, l’État islamique la désigne officiellement comme sa « Province du Sahel » : Islamic State Sahel Province (ISSP) en anglais, État islamique au Sahel (EIS) en français.

Quelle différence entre l’EIGS et le JNIM ?

Le JNIM est affilié à Al-Qaïda et privilégie une logique de gouvernance et de négociations locales ; l’EIGS relève de l’État islamique et mise sur la coercition et la violence de masse. Surtout, les deux groupes sont rivaux et s’affrontent régulièrement, en particulier au Niger.

Où l’EIGS est-il le plus actif en 2026 ?

Son cœur reste la zone des trois frontières Mali–Niger–Burkina, avec le Tillabéri (Niger) comme épicentre en 2026, et une poussée vers la région de Dosso et le couloir Niger–Bénin–Nigéria.

Combien de combattants compte l’EIGS ?

Les estimations les plus citées, dont un rapport des Nations unies de 2024, évoquent 2 000 à 3 000 combattants — un chiffre en hausse avec l’arrivée de renforts venus d’autres branches de l’État islamique.

Sources

  • Human Rights Watch, « Niger : un groupe armé islamiste a massacré des villageois dans l’ouest du pays », 12 février 2026 — hrw.org.
  • Hudson Institute, « Local Expansion, Transnational Interests? The Evolution of the Islamic State’s Sahel Province » — hudson.org.
  • Africa Defense Forum, « Violence Against Civilians Surges in Niger’s Tillabéri Region », avril 2026 — adf-magazine.com.
  • International Crisis Group, « La mort du chef de l’État islamique au Grand Sahara : une occasion de dialogue ? » — crisisgroup.org.
Dans cet article

À retenir

  • L’EIGS (État islamique dans le Grand Sahara), rebaptisé Province du Sahel de l’État islamique (ISSP), est né en 2015 d’une scission d’Al-Mourabitoune ; c’est l’un des affiliés de l’EI qui progresse le plus vite en Afrique.
  • Son fondateur Adnane Abou Walid al-Sahraoui a été tué en 2021 ; dirigé depuis par Abou al-Bara al-Sahraoui, le groupe a conservé toute sa capacité de nuisance.
  • Son cœur se situe dans la zone des trois frontières Mali–Niger–Burkina (Ménaka, Tillabéri, Oudalan), avec une poussée vers le couloir Niger–Bénin–Nigéria.
  • Il se finance par la zakat imposée, le bétail et la taxation des marchés ruraux, et cible en priorité les civils et les milices d’autodéfense.
  • En 2026, il multiplie les massacres au Tillabéri (Bossiye, Yatakala…) tout en livrant une guerre ouverte au JNIM pour le contrôle du terrain.
  • Pour les organisations exposées, l’EIGS fait peser un risque élevé sur le personnel, les convois et les sites isolés du Liptako-Gourma.

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