La question d’une fragmentation durable de l’Afrique de l’Ouest est désormais centrale pour les acteurs politiques, économiques et sécuritaires. Entre coups d’État au Sahel, retrait annoncé du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO, montée des tensions entre régimes militaires et voisins côtiers, mais aussi recomposition des alliances internationales, l’architecture régionale semble fragilisée. Pourtant, la fragmentation n’est ni inéluctable, ni uniforme. Elle résulte d’un faisceau de dynamiques politiques, sécuritaires, économiques et sociales qui s’imbriquent à plusieurs échelles.
Comprendre ce que recouvre la « fragmentation »
La fragmentation peut être définie comme un affaiblissement durable des mécanismes d’intégration, de coopération et de confiance mutuelle entre États et sociétés d’une même région. Elle ne se limite pas à la rupture institutionnelle (sortie d’une organisation régionale) mais inclut :
- la divergence des trajectoires politiques (régimes militaires vs régimes élus) ;
- la dégradation des relations diplomatiques et sécuritaires ;
- la perturbation des flux économiques, commerciaux et humains ;
- la montée de discours antagonistes sur les identités nationales et régionales.
En Afrique de l’Ouest, cette fragmentation se manifeste différemment au Sahel, dans les pays côtiers du golfe de Guinée et dans les espaces transfrontaliers ruraux. Elle est aussi alimentée par des acteurs extérieurs aux intérêts parfois divergents.
Un contexte régional marqué par des ruptures politiques
Depuis 2020, le Mali, le Burkina Faso, la Guinée et le Niger ont connu des coups d’État. Ces changements de régime ont entraîné une reconfiguration rapide des alliances et des formats de coopération :
- retrait du Mali du G5 Sahel en 2022, puis fin de la force conjointe ;
- annonce en 2024 du retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO ;
- création de l’Alliance des États du Sahel (AES), avec une dimension sécuritaire et politique affirmée ;
- rupture ou réduction de la coopération militaire avec la France et certains partenaires européens, au profit d’autres acteurs (notamment la Russie).
Ces dynamiques nourrissent l’idée d’une « bifurcation » entre un bloc sahélien en rupture avec l’ordre régional post-guerre froide, et des États côtiers plus attachés au cadre CEDEAO et aux partenariats occidentaux. Cette lecture, cependant, simplifie une réalité plus nuancée : les interdépendances économiques et sociales restent fortes, et les opinions publiques ne se superposent pas mécaniquement aux lignes de fracture intergouvernementales.
La crise sécuritaire comme facteur et révélateur de fragmentation
La progression des groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda (JNIM) ou à l’État islamique, documentée par de nombreuses bases de données de conflits, a contribué à fragiliser les États du Sahel central. L’extension des violences vers le nord du Bénin, du Togo et de la Côte d’Ivoire souligne le caractère régional du phénomène. La fragmentation se manifeste ici à plusieurs niveaux :
- Au niveau étatique : divergences de doctrines entre États sahéliens et pays côtiers sur la lutte contre le terrorisme, la négociation avec des groupes armés, ou la place des partenaires internationaux.
- Au niveau local : multiplication de milices, groupes d’auto-défense, vigilantes et acteurs hybrides, qui redessinent les équilibres de pouvoir dans les zones rurales et transfrontalières.
- Au niveau transfrontalier : zones grises où ni les États ni les organisations régionales n’exercent un contrôle effectif, laissant place à des économies informelles et à des circuits de contrebande qui ignorent les frontières officielles.
La crise sécuritaire n’est pas seulement une cause de fragmentation ; elle révèle aussi des fractures plus anciennes : marginalisation de certaines régions, tensions entre agriculteurs et éleveurs, concurrence pour l’accès à la terre et aux ressources, déficit de services publics.
CEDEAO, UEMOA, AES : recomposition plutôt que disparition de l’intégration
La CEDEAO et l’UEMOA ont longtemps été présentées comme des modèles d’intégration régionale, notamment en matière de libre circulation, de convergence macroéconomique et de gestion collective des crises. Les sanctions imposées aux régimes militaires (fermeture des frontières, restrictions financières) ont cependant nourri un ressentiment profond dans certains pays, perçu comme une punition des populations.
Le retrait annoncé de trois pays sahéliens de la CEDEAO illustre cette crise de légitimité. Toutefois, il serait prématuré d’en conclure à la fin de l’intégration régionale :
- les liens économiques (corridors commerciaux, marchés transfrontaliers, migration de travail) restent structurants ;
- l’UEMOA, pour les pays qui en font partie, continue de fournir un cadre monétaire et financier ;
- l’AES constitue une tentative de recomposition autour d’un noyau sahélien, davantage qu’un retrait pur et simple de la logique régionale.
La fragmentation actuelle prend donc la forme d’une concurrence de formats d’intégration et de sécurité, plutôt que d’un éclatement complet. La question centrale est celle de la compatibilité – ou non – entre ces formats, et de leur capacité à coexister sans approfondir les lignes de fracture.
Pressions économiques et sociales : un facteur d’unité ou de rupture ?
Les économies ouest-africaines sont fortement interconnectées : commerce intra-régional, mobilité de la main-d’œuvre, transferts de la diaspora, dépendance partagée à certains corridors logistiques. Les sanctions économiques et fermetures de frontières ont montré la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement, mais aussi la résilience des circuits informels.
Sur le plan social, plusieurs tendances sont à l’œuvre :
- une jeunesse nombreuse, souvent confrontée au chômage et à la précarité, qui nourrit des frustrations vis-à-vis des élites politiques et des partenaires extérieurs ;
- des mobilisations citoyennes et des mouvements sociaux qui circulent d’un pays à l’autre, partageant des répertoires de contestation ;
- des liens religieux, linguistiques et culturels qui traversent les frontières coloniales et nourrissent un sentiment d’appartenance régionale, même implicite.
Ces dynamiques peuvent jouer dans les deux sens : alimenter des replis nationalistes, ou au contraire renforcer l’idée d’un destin régional partagé. Pour l’instant, les deux tendances coexistent, avec des variations selon les contextes locaux et les conjonctures politiques.
Le rôle des acteurs extérieurs dans la reconfiguration régionale
Les puissances extérieures – anciennes puissances coloniales, nouveaux partenaires émergents, organisations internationales – influencent fortement les trajectoires ouest-africaines. Le retrait progressif de certains dispositifs militaires occidentaux au Sahel, la montée en puissance d’autres partenaires sécuritaires, ainsi que la compétition entre modèles de gouvernance et de coopération, contribuent à redéfinir les alignements.
Cette recomposition peut accentuer la fragmentation si :
- les États de la région se positionnent dans des logiques de blocs opposés ;
- les agendas sécuritaires extérieurs priment sur les priorités locales ;
- les rivalités entre partenaires se traduisent par des politiques concurrentes au sein d’un même espace régional.
Elle peut aussi, à l’inverse, ouvrir des marges de manœuvre pour des politiques plus autonomes, à condition que les États et organisations régionales parviennent à articuler leurs propres priorités et à éviter une sur-dépendance à un seul partenaire.
Quels facteurs peuvent limiter une fragmentation durable ?
Plusieurs leviers peuvent freiner ou contenir une fragmentation durable, même dans un contexte de tensions :
- Les interdépendances économiques structurelles : les coûts d’une rupture prolongée des échanges sont élevés pour tous les États, ce qui incite à des compromis, même après des phases de confrontation.
- Les dynamiques transfrontalières locales : alliances coutumières, solidarités communautaires et réseaux commerciaux préexistent aux cadres étatiques et régionaux, et continuent souvent de fonctionner malgré les crises diplomatiques.
- La capacité d’adaptation des organisations régionales : une révision des mécanismes de sanctions, des modes de médiation et des instruments de sécurité collective pourrait réduire le fossé entre normes régionales et réalités politiques nationales.
- Les initiatives conjointes sur des enjeux partagés : gestion des ressources naturelles, adaptation climatique, infrastructures régionales, lutte contre les trafics peuvent servir de terrains de coopération moins politisés.
La probabilité d’une fragmentation totale et irréversible reste faible à court terme, mais le risque d’une fragmentation « à bas bruit » – avec des clivages persistants entre sous-ensembles régionaux – est réel.
Scénarios possibles pour la décennie à venir
Sans prétendre à la prédiction, plusieurs trajectoires plausibles peuvent être dégagées :
- Scénario de fragmentation accentuée : consolidation d’un bloc sahélien durablement en rupture avec la CEDEAO, alignements extérieurs divergents, persistance de tensions diplomatiques et sécuritaires, renforcement des contrôles aux frontières.
- Scénario de recomposition négociée : réintégration partielle ou redéfinie des États sahéliens dans l’architecture régionale, réforme des mécanismes de gouvernance de la CEDEAO, coexistence de plusieurs formats (CEDEAO, AES, autres) articulés plutôt qu’opposés.
- Scénario de fragmentation différenciée : maintien de fortes tensions au Sahel, mais intensification de la coopération entre pays côtiers, avec un risque de décrochage durable entre espaces sahéliens et littoraux.
Le scénario qui prévaudra dépendra de plusieurs variables : évolution des régimes militaires, trajectoire de la violence armée, résilience économique, pressions sociales internes, et capacité des organisations régionales à se réformer.
Éclairages stratégiques pour les acteurs publics et privés
Pour les organisations internationales, les ONG et les entreprises, la question n’est pas seulement de savoir si l’Afrique de l’Ouest va se fragmenter, mais comment cette fragmentation – déjà partiellement à l’œuvre – va se structurer. Plusieurs éléments méritent une attention particulière :
- La différenciation intra-régionale : les risques et opportunités ne sont pas homogènes entre Sahel central, pays côtiers et espaces frontaliers ; une approche par sous-ensembles et corridors est plus pertinente qu’une vision « Afrique de l’Ouest » monolithique.
- La centralité des dynamiques locales : les configurations de pouvoir à l’échelle des communes, cercles, départements ou préfectures peuvent atténuer ou amplifier les effets des ruptures interétatiques.
- La volatilité des cadres de coopération : les dispositifs sécuritaires et les régulations régionales peuvent évoluer rapidement ; la surveillance des signaux faibles institutionnels et politiques devient un enjeu majeur.
- La persistance des réseaux informels : qu’il s’agisse de commerce, de mobilité ou de gouvernance de facto, ces réseaux structurent la réalité du terrain, parfois indépendamment des lignes de fracture officielles.
Au total, la question n’est pas seulement de savoir si l’Afrique de l’Ouest peut « éviter » une fragmentation durable, mais comment elle peut gérer des formes de fragmentation déjà présentes, en limitant leur impact déstabilisateur et en préservant des espaces de coopération fonctionnelle.