Force unifiée de l’AES : où en est l’armée commune du Sahel face aux jihadistes ?

Depuis l’effondrement du G5 Sahel, une question taraude les responsables sûreté, les ONG et les analystes qui suivent le Mali, le Burkina Faso et le Niger : quelle architecture militaire remplacera les dispositifs hérités de la décennie Barkhane ? La réponse porte désormais un nom — la Force unifiée de l’Alliance des États du Sahel (FU-AES) — et un chiffre qui ne cesse de grimper. Lancée fin 2025, cette armée commune aux trois pays de la zone des trois frontières s’est imposée, en quelques mois, comme la pièce centrale du nouveau dispositif sécuritaire sahélien. Voici ce qu’elle est, ce qu’elle change et ce qu’elle ne règle pas.

Qu’est-ce que la Force unifiée de l’AES ?

La FU-AES est le bras armé commun de la confédération née du retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO. Lancée en décembre 2025 et basée à Niamey, elle vise à mutualiser les capacités des trois armées et à coordonner la lutte antiterroriste de part et d’autre de frontières que les groupes armés ignorent. Selon l’Institute for Security Studies (ISS), il s’agit de la troisième tentative d’un mécanisme de sécurité commun au Sahel central, après la Force multinationale mixte de 2017 et la Force conjointe du G5 Sahel, devenue inopérante après le départ des forces étrangères et le repli des contingents entre 2022 et 2023.

L’AES, devenue confédération le 6 juillet 2024, en a fait l’un des symboles de sa souveraineté revendiquée — au même titre que son passeport biométrique commun, sa banque d’investissement ou son projet de monnaie. Sur le terrain, l’enjeu est concret : après la fin de la MINUSMA et le départ de Barkhane, les trois États doivent assurer seuls une couverture sécuritaire que des partenaires extérieurs n’endossent plus.

De 5 000 à 15 000 hommes : la montée en puissance de 2026

La trajectoire des effectifs résume l’ambition. Annoncée à 5 000 hommes début 2025, la force est portée à 6 000 fin 2025, le président nigérien justifiant ce renforcement par des menaces « haute technologie », selon l’agence Anadolu. Puis, les 16 et 17 avril 2026, les chefs d’état-major des trois pays valident un saut bien plus net : un objectif de 15 000 soldats, rapporté notamment par Africa Defense Forum. En un peu plus d’un an, la force commune aura ainsi triplé sa cible d’effectifs.

Cette montée en puissance ne tient pas qu’au nombre. Les unités de la FU-AES sont conçues pour intervenir librement sur l’ensemble du territoire des trois pays, là où les bataillons du G5 Sahel étaient cantonnés à un droit de poursuite limité à une centaine de kilomètres de part et d’autre des frontières. C’est une rupture doctrinale autant qu’organisationnelle.

En quoi la force de l’AES diffère-t-elle du G5 Sahel ?

La comparaison avec le G5 Sahel n’est pas qu’historique : elle dit pourquoi les dirigeants de l’AES pensent réussir là où le dispositif précédent a échoué. En cinq ans, la Force conjointe du G5 Sahel n’a mené qu’environ vingt-cinq opérations et n’est jamais parvenue à enrayer l’expansion de la menace, faute de moyens aériens, de renseignement et d’un financement pérenne, rappelle l’ISS. Trois différences structurelles sont mises en avant.

Un commandement intégré et une liberté de mouvement

Le commandement de la FU-AES disposerait, selon l’ISS, d’une autorité opérationnelle totale : il peut déployer et employer ses unités sans l’aval préalable des états-majors nationaux. Cette intégration — et la liberté de mouvement transfrontalière — lève l’un des verrous qui avaient paralysé le G5 Sahel, dont les opérations dépendaient d’arbitrages nationaux permanents. Reste à transformer cet atout théorique en opérations réellement coordonnées.

Un financement souverain… mais incertain

Là où le G5 Sahel souffrait d’un sous-financement chronique — un budget opérationnel annuel estimé à 423 millions d’euros, très supérieur aux contributions des États — et d’une forte dépendance aux partenaires extérieurs, l’AES revendique un financement national. Le 28 mars 2025, les trois pays ont instauré un prélèvement de 0,5 % sur les importations pour financer leurs institutions confédérales, dont la force ; ils mobilisent aussi des fonds nationaux dédiés (Fonds de soutien patriotique au Burkina, Fonds de solidarité au Niger, fonds équivalent au Mali). Le détail des contributions n’a pas été rendu public, et la soutenabilité de ce modèle — adossé pour partie aux recettes minières — reste posée.

Des partenaires diversifiés plutôt qu’un parrain unique

Pour ne pas reproduire la dépendance à la France, l’AES diversifie ses fournisseurs : équipements et armements proviennent de Russie, de Turquie, d’Iran et de Chine. La Russie, via Africa Corps, reste le partenaire sécuritaire privilégié, mais à géométrie variable selon l’ISS : participation aux combats au Mali, formation seulement au Burkina Faso et au Niger. Cette diversification réduit la dépendance à un seul acteur — sans la supprimer.

Sur le terrain : premières opérations et frappes conjointes

La force n’est pas qu’un organigramme. Les armées de l’AES ont déjà démontré une coordination réelle lors de l’opération tripartite Yéréko 2 (février-mars 2025) dans le Liptako-Gourma, présentée comme dirigée contre l’EIGS. Surtout, l’Alliance a confirmé en mai 2026 des frappes aériennes conjointes au Mali, après des attaques attribuées à des jihadistes liés à Al-Qaïda et à des groupes séparatistes touaregs. L’emploi croissant de l’aviation — et la généralisation des drones — marque une inflexion par rapport à l’ère du G5 Sahel, où l’absence de vecteur aérien était une faiblesse majeure.

Ces engagements interviennent sur fond de menace toujours intense, portée par la rivalité entre le JNIM et l’EIGS et par des groupes capables de frapper les villes comme les axes — comme l’a illustré le blocus du carburant imposé à Bamako.

Les limites qui pèsent sur l’efficacité

L’ambition se heurte à des contraintes que ni les effectifs ni les communiqués ne suffisent à lever. Les analystes pointent plusieurs fragilités convergentes :

  • Le déficit aérien et de renseignement : malgré les frappes récentes, l’absence d’une flotte aérienne commune et d’un système de renseignement intégré reste un handicap — précisément les lacunes qui avaient miné le G5 Sahel.
  • Un financement durable non garanti : la dépendance aux recettes minières et aux partenaires non occidentaux fragilise la pérennité du modèle.
  • L’isolement vis-à-vis de la CEDEAO : sanctions, tensions diplomatiques et rupture institutionnelle compliquent la coopération avec des voisins pourtant exposés aux mêmes réseaux.
  • La mobilité des groupes armés : adaptables et transfrontaliers, ils exploitent les angles morts entre États.
  • Le risque de rivalités internes dans la conduite d’un commandement réellement commun à trois armées.

L’ISS insiste sur un point souvent oublié : une force régionale efficace ne peut pas traiter le Sahel comme un espace isolé. Sa réussite dépendra de sa capacité à se coordonner avec les forces nationales — y compris les unités qui ne relèvent pas de son commandement — et avec les voisins du golfe de Guinée (Nigéria, Bénin, Côte d’Ivoire, Togo, Ghana, Guinée, Sénégal), dont beaucoup affrontent la même menace. La question reste ouverte de savoir si les armées nationales peuvent tenir en s’appuyant sur ce nouvel échelon commun.

Ce que la force unifiée change pour les acteurs économiques et humanitaires

Pour un responsable sûreté, une ONG ou un investisseur, la FU-AES n’est pas un sujet abstrait : elle redessine l’architecture de sécurité dans laquelle s’inscrivent les sites, les corridors et les équipes. Trois implications méritent attention. D’abord, la géographie des opérations évolue : des unités mobiles, autorisées à franchir les frontières, peuvent modifier rapidement le niveau de sécurité d’un axe ou d’une zone. Ensuite, le jeu des partenaires — notamment la présence d’Africa Corps — pèse sur l’environnement local et la perception des populations, un paramètre de risque réputationnel à intégrer dans un contexte où le jeu des grandes puissances structure la région. Enfin, la fiabilité de l’information devient déterminante : entre communiqués triomphants et sources contradictoires, seul un recoupement rigoureux et daté permet d’évaluer la capacité réelle des armées et de la force commune.

C’est précisément l’objet d’une veille structurée : suivre, zone par zone, l’évolution réelle du dispositif et de la menace pour décider à froid. La plateforme de veille de Sahel Watch agrège et cartographie ces signaux pour les responsables sûreté et les opérateurs présents en Afrique de l’Ouest.

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FAQ

Qu’est-ce que la Force unifiée de l’AES ?

C’est l’armée commune de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger), lancée en décembre 2025 et basée à Niamey. Elle mutualise les capacités des trois pays pour lutter contre les groupes jihadistes et coordonner les opérations transfrontalières.

Combien de soldats compte la force de l’AES ?

Annoncée à 5 000 hommes début 2025, elle est passée à 6 000 fin 2025. Les 16 et 17 avril 2026, les chefs d’état-major des trois pays ont validé un objectif de 15 000 soldats.

Quelle différence avec le G5 Sahel ?

La FU-AES revendique un commandement intégré, une liberté de mouvement sur les trois territoires et un financement national, là où le G5 Sahel souffrait d’un commandement cloisonné, d’un sous-financement chronique et d’une forte dépendance à la France et à Barkhane.

Qui finance la Force unifiée de l’AES ?

Les trois États, via des fonds nationaux dédiés et un prélèvement de 0,5 % sur les importations instauré le 28 mars 2025. Le détail des contributions n’a pas été rendu public et la soutenabilité du modèle reste discutée.

La force de l’AES est-elle efficace contre les jihadistes ?

Elle a mené des opérations conjointes (Yéréko 2 en 2025) et des frappes aériennes en 2026, mais son efficacité durable dépendra de moyens aériens et de renseignement encore limités, d’un financement pérenne et d’une coordination avec les armées nationales et les pays voisins.

Sources et références

Dans cet article

À retenir

  • Force unifiée de l’AES (FU-AES) : armée commune au Mali, au Burkina Faso et au Niger, lancée en décembre 2025 et basée à Niamey.
  • Montée en puissance : de 5 000 à 6 000 hommes fin 2025, puis un objectif de 15 000 validé par les chefs d’état-major les 16-17 avril 2026.
  • Rupture avec le G5 Sahel : commandement intégré, liberté de mouvement sur les trois territoires et financement national (prélèvement de 0,5 % sur les importations).
  • Partenaires diversifiés : équipements de Russie (Africa Corps), de Turquie, d’Iran et de Chine, pour limiter la dépendance à un seul acteur extérieur.
  • Limites persistantes : déficit aérien et de renseignement, financement durable incertain, isolement vis-à-vis de la CEDEAO, mobilité des groupes armés.
  • Enjeu pour les opérateurs : comprendre la nouvelle architecture de sécurité qui encadre sites, corridors et équipes au Sahel.

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