La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) traverse une crise de légitimité majeure. Créée en 1975 pour favoriser l’intégration régionale, elle est aujourd’hui accusée d’inefficacité, de partialité politique et de déconnexion des réalités sociales. Les retraits annoncés du Mali, du Burkina Faso et du Niger en 2024 ont rendu cette contestation particulièrement visible, mais le malaise est plus ancien et plus profond.
Rappel : à quoi sert la CEDEAO ?
La CEDEAO rassemble 15 États d’Afrique de l’Ouest (12 depuis les annonces de retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger, sous réserve des évolutions en cours). Son mandat initial était principalement économique : créer un marché commun régional, faciliter la libre circulation des personnes et des biens, harmoniser les politiques économiques.
À partir des années 1990, son rôle s’est élargi :
- promotion de la démocratie électorale et des transitions constitutionnelles ;
- gestion des crises politiques (médiations, sanctions, envoi de forces régionales comme l’ECOMOG dans les années 1990, ou plus récemment le projet avorté d’envoi de troupes au Niger en 2023) ;
- coopération sécuritaire face au terrorisme, au crime organisé et aux trafics transnationaux.
Cette montée en puissance politique a renforcé la visibilité de la CEDEAO, mais aussi les critiques à son encontre.
Un décalage entre ambitions affichées et résultats concrets
Une première source de contestation tient au sentiment de décalage entre les textes et la réalité. Sur le papier, la CEDEAO défend :
- la démocratie et l’État de droit ;
- la croissance inclusive et la réduction de la pauvreté ;
- la sécurité collective et la lutte contre le terrorisme.
Dans les faits, plusieurs limites nourrissent le scepticisme :
Sur le plan économique, l’intégration reste incomplète. Les barrières non tarifaires, les tracasseries routières, la corruption aux frontières et les lenteurs administratives limitent la libre circulation. Les opérateurs économiques et les populations mobiles (commerçants, transporteurs, migrants intra-régionaux) constatent que les promesses de fluidité se heurtent à des pratiques nationales persistantes.
Sur le plan social, la CEDEAO est souvent perçue comme lointaine. Ses politiques sont peu lisibles pour le grand public, et l’organisation souffre d’un déficit de communication et de pédagogie. Dans un contexte de chômage massif des jeunes, d’inégalités fortes et de services publics défaillants, l’intégration régionale apparaît abstraite face aux urgences quotidiennes.
Sur le plan sécuritaire, la montée des insurrections jihadistes au Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger, et dans une moindre mesure nord du Bénin, nord du Togo, nord de la Côte d’Ivoire) a renforcé l’idée que les dispositifs régionaux sont insuffisants. Les populations confrontées à la violence armée perçoivent mal l’impact concret des mécanismes de coopération de la CEDEAO, souvent éclipsés par d’autres cadres (G5 Sahel, initiatives bilatérales, accords avec des partenaires extérieurs).
Sanctions et perception de “double standard”
La contestation s’est particulièrement cristallisée autour de la question des sanctions. La CEDEAO a développé un cadre normatif pour réagir aux coups d’État et aux ruptures de l’ordre constitutionnel, avec des outils comme :
- suspension des États membres des organes de décision ;
- sanctions économiques et financières ciblées ou globales ;
- menace, voire annonce, d’intervention militaire en dernier recours.
Plusieurs éléments alimentent le reproche de “double standard” :
- réactivité forte face aux coups d’État militaires (Mali 2020–2021, Guinée 2021, Burkina Faso 2022, Niger 2023), avec parfois des sanctions lourdes, notamment contre le Mali et le Niger ;
- tolérance jugée plus grande envers des modifications constitutionnelles contestées, des troisièmes mandats ou des dérives autoritaires menées par des régimes élus ;
- impact social des sanctions : même lorsqu’elles visent des dirigeants, les mesures économiques (fermeture de frontières, restrictions commerciales, suspension de transactions financières) affectent directement les populations et les économies locales.
Dans plusieurs pays sahéliens, ces sanctions ont été interprétées comme une punition collective de sociétés déjà fragilisées par le conflit et la pauvreté. Cette perception a été exploitée par les juntes militaires au pouvoir, qui ont présenté la CEDEAO comme un instrument hostile aux intérêts populaires.
Crise de légitimité politique et montée du discours souverainiste
La contestation de la CEDEAO s’inscrit dans une dynamique plus large de remise en cause des élites politiques nationales et des partenariats internationaux. Dans les pays sahéliens dirigés par des régimes militaires, mais aussi au-delà, un discours souverainiste se développe, qui associe :
- rejet de certains partenaires extérieurs jugés trop influents (notamment d’anciennes puissances coloniales) ;
- dénonciation de la “dépendance” économique et sécuritaire ;
- valorisation d’une autonomie stratégique régionale ou nationale.
Dans ce contexte, la CEDEAO est parfois présentée comme un relais de pressions extérieures, voire comme un “bras politique” de certains États influents de la région. Cette lecture est simplificatrice, mais elle trouve un écho dans des opinions publiques marquées par un sentiment d’injustice historique et de marginalisation.
Les régimes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont su capitaliser sur cette sensibilité en mettant en scène leur rupture avec la CEDEAO comme un acte de “reconquête de souveraineté”. La création de l’Alliance des États du Sahel (AES) et les annonces de retrait de la CEDEAO ont été accompagnées d’une communication très offensive sur la nécessité de “refonder” la coopération régionale sur de nouvelles bases.
Hétérogénéité des régimes politiques et fractures internes
La CEDEAO regroupe des systèmes politiques très variés : démocraties électorales plus ou moins consolidées, régimes hybrides, États en transition militaire. Cette hétérogénéité rend difficile la définition de lignes communes sur des sujets sensibles comme :
- la durée et les modalités des transitions après coup d’État ;
- les limites des mandats présidentiels ;
- les conditions d’organisation d’élections “acceptables” ;
- la place des armées dans la vie politique.
Les tensions entre États côtiers relativement stables (Nigeria, Ghana, Sénégal, Côte d’Ivoire, etc.) et États sahéliens en crise (Mali, Burkina Faso, Niger) ont accentué ces divergences. Les premiers mettent en avant la nécessité de protéger l’ordre constitutionnel et la stabilité régionale, les seconds dénoncent une incompréhension de la profondeur des crises sécuritaires et sociales auxquelles ils sont confrontés.
Cette fracture nourrit l’idée, dans certains segments des opinions publiques sahéliennes, que la CEDEAO serait davantage alignée sur les priorités des États côtiers et sur une lecture “juridique” de la crise, au détriment d’une approche plus politique et sociale des conflits.
Déficit de proximité avec les sociétés ouest-africaines
Une autre dimension de la contestation concerne la distance perçue entre la CEDEAO et les populations. Plusieurs facteurs y contribuent :
- faible visibilité des bénéfices concrets : beaucoup de citoyens connaissent mal les programmes de la CEDEAO (soutien aux infrastructures, projets agricoles, initiatives de mobilité, etc.) ;
- langage technocratique et communication institutionnelle peu adaptée à des publics non spécialistes ;
- faible implication systématique des organisations de la société civile dans la conception et le suivi des politiques régionales.
Dans plusieurs pays, la CEDEAO est ainsi davantage identifiée à des sommets de chefs d’État et à des décisions de sanctions qu’à des actions de développement ou de facilitation des échanges. Ce déséquilibre d’image renforce la critique selon laquelle il s’agirait avant tout d’un “club de dirigeants” plutôt que d’un espace d’intégration porté par les sociétés.
Poids des crises sécuritaires et recompositions géopolitiques
La contestation de la CEDEAO se déploie dans un environnement régional très instable :
- extension des violences jihadistes du Sahel vers le Golfe de Guinée ;
- multiplication des acteurs armés non étatiques (groupes jihadistes, milices, groupes d’auto-défense, trafiquants) ;
- recompositions des partenariats sécuritaires, avec l’arrivée ou le renforcement d’acteurs extérieurs concurrents (États, sociétés militaires privées, coalitions ad hoc).
Ces évolutions alimentent des attentes fortes envers les organisations régionales, perçues comme des espaces possibles de coordination stratégique. Lorsque ces attentes ne sont pas satisfaites, ou qu’elles semblent contredites par des décisions jugées coercitives ou tardives, la déception se transforme en remise en cause de la légitimité même de l’organisation.
Parallèlement, l’émergence d’initiatives alternatives (comme l’Alliance des États du Sahel) et la multiplication de cadres de coopération (G5 Sahel, Accra Initiative, partenariats bilatéraux) créent une forme de concurrence institutionnelle. Certains gouvernements peuvent utiliser cette pluralité pour contourner ou affaiblir la CEDEAO, en privilégiant des formats jugés plus favorables à leurs intérêts immédiats.
Vers une refondation ou un affaiblissement durable ?
La contestation actuelle ne signifie pas nécessairement la fin de la CEDEAO, mais elle met en lumière plusieurs enjeux structurants :
- la nécessité de clarifier l’équilibre entre intégration économique, gouvernance politique et sécurité collective ;
- l’importance de rendre les décisions plus lisibles et plus inclusives, en associant davantage les sociétés civiles, les acteurs économiques et les collectivités locales ;
- le besoin de traiter de manière plus cohérente les atteintes à l’ordre constitutionnel, qu’elles viennent de coups d’État militaires ou de manipulations institutionnelles par des régimes élus ;
- l’urgence d’améliorer la capacité de réponse collective aux crises sécuritaires, sans se limiter à des dispositifs déclaratifs.
Plusieurs scénarios restent ouverts : recomposition de la CEDEAO autour d’un noyau d’États côtiers, retour négocié de certains États sahéliens, coexistence durable avec de nouveaux blocs régionaux, ou affaiblissement progressif de l’organisation au profit de cadres plus restreints. Les débats en cours entre chercheurs, praticiens et acteurs politiques portent précisément sur ces trajectoires possibles, sans consensus établi à ce stade.
La contestation de la CEDEAO apparaît ainsi moins comme un rejet pur et simple de l’intégration régionale que comme une critique des modalités actuelles de cette intégration, de sa gouvernance et de son articulation avec les réalités sociales et sécuritaires ouest-africaines.