Le Sahel est devenu l’un des espaces les plus disputés du continent africain. Zone de forte insécurité, de fragilité étatique et de ressources stratégiques, il concentre aujourd’hui l’attention de nombreuses puissances extérieures. Cette présence ne se limite plus à la lutte antiterroriste : elle touche la diplomatie, l’économie, l’information, les alliances militaires et les régimes politiques.
Comprendre comment les grandes puissances influencent le Sahel suppose de dépasser l’idée d’un simple « affrontement France–Russie » ou « Occident–reste du monde ». Les dynamiques sont plus complexes, imbriquant intérêts sécuritaires, rivalités géopolitiques, enjeux économiques et stratégies d’influence auprès des opinions publiques sahéliennes.
Pourquoi le Sahel est-il si stratégique pour les grandes puissances ?
Le Sahel désigne une vaste bande semi-aride allant de la Mauritanie au Tchad, incluant notamment le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Plusieurs facteurs expliquent l’intérêt des grandes puissances pour cette région :
- Centralité géographique : interface entre Afrique du Nord et Afrique subsaharienne, entre Atlantique et mer Rouge, et couloir migratoire vers la Méditerranée.
- Enjeux sécuritaires globaux : présence de groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda (JNIM) et à l’État islamique (EIGS et affiliés), risques de projection ou de déstabilisation régionale.
- Ressources naturelles : uranium au Niger, or au Mali et au Burkina Faso, pétrole et gaz dans les zones voisines (Libye, Nigeria, golfe de Guinée), potentiel solaire et éolien.
- Fragilité des États : coups d’État répétés, faiblesse institutionnelle, économies dépendantes de l’aide extérieure, ouvrant un espace aux stratégies d’influence.
- Dimension migratoire : le Sahel est un corridor majeur des mobilités africaines, au cœur des politiques européennes de contrôle des frontières.
Ces facteurs créent un environnement où les puissances extérieures combinent coopération sécuritaire, aide au développement, investissements et guerre de l’information pour défendre leurs intérêts et façonner l’ordre politique régional.
La France : d’allié sécuritaire central à partenaire contesté
La France a longtemps été l’acteur extérieur dominant au Sahel. Héritière de l’ancienne présence coloniale, elle disposait de bases militaires, de coopérations de défense et d’une influence politique importante.
Après 2013, avec l’opération Serval au Mali puis Barkhane dans l’ensemble du Sahel, Paris s’est positionné comme pilier de la lutte contre les groupes jihadistes. Cette présence s’est appuyée sur :
- un dispositif militaire régional (bases au Tchad, au Niger, au Mali jusqu’au retrait) ;
- un rôle clé dans l’appui aux armées nationales (formation, renseignement, appui aérien) ;
- une coopération étroite avec les partenaires européens (missions de l’UE, forces spéciales de la Task Force Takuba, etc.).
Cependant, cette centralité française a été de plus en plus contestée. Plusieurs facteurs se sont combinés :
- Résultats sécuritaires jugés insuffisants : malgré les opérations, l’insécurité s’est étendue, nourrissant un sentiment d’échec.
- Discours souverainistes et anti-français : relayés par certains acteurs politiques locaux, des influenceurs et des campagnes de désinformation.
- Crises politiques internes : coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger, nouveaux régimes cherchant à redéfinir leurs alliances et à marquer une rupture symbolique.
Les expulsions successives des forces françaises du Mali, du Burkina Faso puis du Niger ont profondément reconfiguré la présence française. Paris reste actif dans la région (notamment au Tchad et en Côte d’Ivoire), mais son rôle n’est plus hégémonique. Cette recomposition a ouvert un espace à d’autres puissances, en particulier la Russie.
La Russie : une influence ascendante, entre sécurité, symboles et information
La Russie s’est imposée rapidement comme un acteur majeur au Sahel, surtout à partir de 2020. Son influence repose sur plusieurs leviers :
- Coopération sécuritaire : déploiement d’instructeurs militaires, de sociétés militaires privées (comme le réseau lié à Wagner, désormais réintégré dans des structures plus formalisées), fourniture d’armes et de matériel.
- Discours politique : rhétorique anti-coloniale, mise en avant de la « souveraineté » et du refus de l’ingérence occidentale, qui trouve un écho auprès de certaines élites et d’une partie de la population.
- Stratégies d’influence informationnelle : campagnes sur les réseaux sociaux, relais médiatiques locaux, mise en scène de la coopération sécuritaire et de la rupture avec l’Occident.
- Accès aux ressources : négociations pour des concessions minières (or, manganèse, etc.) ou des accords économiques en échange de soutien sécuritaire.
Dans les pays dirigés par des juntes militaires (Mali, Burkina Faso, Niger), la Russie est perçue par certains dirigeants comme un partenaire offrant un soutien sécuritaire rapide, peu conditionné sur le plan politique (droits humains, gouvernance), et utile pour contrebalancer les pressions occidentales.
Les chercheurs soulignent toutefois des zones d’ombre : manque de transparence des accords, impact réel sur la sécurité encore difficile à évaluer, risques de dépendance sécuritaire et économique, et effets possibles sur les dynamiques locales de violence (rapports entre armées, milices, communautés).
Les États-Unis : lutte antiterroriste, rivalité stratégique et retrait partiel
Les États-Unis sont présents au Sahel principalement à travers :
- des capacités de renseignement et de surveillance (notamment des bases de drones au Niger jusqu’aux réajustements récents) ;
- des programmes de formation et d’assistance aux forces de sécurité ;
- un engagement diplomatique axé sur la stabilité, la gouvernance et la prévention de l’extrémisme violent.
La politique américaine combine plusieurs objectifs :
- Limiter l’expansion des groupes jihadistes, dans une logique globale de contre-terrorisme.
- Contrer l’influence de la Russie (et, dans une moindre mesure, de la Chine) dans un contexte de compétition stratégique mondiale.
- Promouvoir la gouvernance démocratique, avec des conditionnalités plus fortes que celles de certains autres partenaires.
Les coups d’État successifs au Mali, au Burkina Faso puis au Niger ont compliqué cette posture. La législation américaine encadre strictement l’aide sécuritaire aux régimes issus de putschs, ce qui a entraîné des réductions ou suspensions d’assistance et un repositionnement partiel des forces. Cette contrainte ouvre un espace pour des acteurs moins regardants sur les questions de gouvernance.
L’Union européenne et ses États membres : entre sécurité, développement et migrations
L’Union européenne et plusieurs de ses États membres (Allemagne, Italie, Espagne, etc.) ont développé au Sahel une approche dite « intégrée », combinant :
- missions civiles et militaires (EUTM Mali, EUCAP Sahel, etc.) visant à former armées, polices et gendarmeries ;
- aide au développement et soutien budgétaire dans les domaines de la gouvernance, de l’éducation, de la santé, de l’agriculture ;
- politiques migratoires cherchant à renforcer le contrôle des frontières, à lutter contre les trafics et à favoriser les retours.
Cette approche a toutefois été fragilisée par :
- la détérioration des relations politiques avec certains régimes militaires ;
- la montée de sentiments anti-occidentaux et de critiques sur la conditionnalité de l’aide ;
- les doutes sur l’efficacité des dispositifs de formation et de soutien sécuritaire dans un contexte d’instabilité politique.
L’UE reste néanmoins un acteur économique et financier majeur, notamment via l’aide au développement et le soutien aux pays côtiers du golfe de Guinée, désormais considérés comme zone prioritaire pour « contenir » les effets de la crise sahélienne.
La Chine : un acteur discret mais incontournable
La Chine est moins visible que la France ou la Russie sur le plan militaire, mais son influence au Sahel est significative, surtout par :
- les investissements économiques dans les infrastructures (routes, barrages, télécommunications), souvent dans le cadre des « Nouvelles routes de la soie » ;
- les prêts et financements d’État à État, qui renforcent la dépendance financière de certains pays ;
- une présence sécuritaire limitée mais réelle via des contributions aux opérations de maintien de la paix de l’ONU (MINUSMA au Mali jusqu’à son retrait, par exemple), et la protection de ses ressortissants.
Pékin adopte généralement une posture de non-ingérence politique affichée, privilégiant la stabilité des régimes en place et la continuité de ses projets économiques. Cette approche peut être perçue comme une alternative aux conditionnalités occidentales, mais elle soulève des questions sur l’endettement, la transparence des contrats et les effets locaux des grands projets.
Autres acteurs : Turquie, pays du Golfe et puissances régionales africaines
D’autres acteurs gagnent en importance, même s’ils sont parfois moins visibles dans le débat public :
- La Turquie : renforce sa présence via la coopération militaire, l’exportation de drones, les liens religieux et éducatifs, et une diplomatie active en Afrique de l’Ouest.
- Les pays du Golfe (Qatar, Arabie saoudite, Émirats arabes unis) : impliqués dans des investissements, des médiations diplomatiques ou des coopérations sécuritaires ponctuelles, avec des agendas parfois distincts.
- Les puissances africaines régionales (Nigeria, Algérie, Maroc) : chacune cherche à peser sur l’architecture sécuritaire régionale, la médiation des crises et les dynamiques économiques (énergie, commerce transsaharien).
Ces acteurs contribuent à une multipolarisation du Sahel, où les États sahéliens disposent théoriquement d’une marge de manœuvre accrue pour diversifier leurs partenariats, mais doivent aussi gérer des agendas parfois contradictoires.
Quels effets concrets sur les dynamiques locales de conflit ?
L’influence des grandes puissances ne se joue pas uniquement dans les chancelleries. Elle a des répercussions directes sur les conflits locaux, les équilibres communautaires et les économies informelles.
Plusieurs effets peuvent être observés ou redoutés :
- Reconfiguration des alliances internes : le changement de partenaire extérieur peut modifier les rapports de force au sein des armées, entre unités, ou entre armée et groupes d’auto-défense.
- Durcissement ou relâchement des contraintes sur les opérations militaires, selon le type de partenaire et ses priorités (protection des civils, droits humains, rapidité des résultats).
- Économie de guerre et rentes sécuritaires : les flux d’aide, de contrats militaires ou miniers peuvent alimenter des réseaux de prédation, renforcer certains acteurs locaux au détriment d’autres et nourrir des frustrations.
- Perception des populations : la façon dont les habitants évaluent l’action des partenaires étrangers (protection, abus, promesses non tenues) influence la légitimité des États et la capacité des groupes armés à recruter.
Les chercheurs insistent sur le fait que les dynamiques locales restent centrales : les grandes puissances influencent le contexte, mais les trajectoires de violence sont largement déterminées par les tensions foncières, les inégalités, les rivalités politiques locales, les conflits entre agriculteurs et éleveurs, ou encore la marginalisation de certaines régions.
Vers quel paysage géopolitique au Sahel ? Tendances et incertitudes
Plusieurs tendances lourdes se dessinent, mais avec des incertitudes importantes :
- Multipolarité accrue : la domination d’un seul acteur extérieur laisse place à une compétition entre plusieurs puissances, avec des alliances plus fluides et parfois opportunistes.
- Renforcement des régimes militaires appuyés par des partenaires peu exigeants sur la gouvernance, ce qui peut stabiliser certains pouvoirs à court terme tout en laissant ouvertes les questions de légitimité interne.
- Déplacement des priorités sécuritaires vers les pays côtiers du golfe de Guinée, où les grandes puissances cherchent à prévenir une extension des violences sahéliennes.
- Intensification de la compétition informationnelle : batailles de récits, campagnes de désinformation, instrumentalisation de la mémoire coloniale et des frustrations sociales.
De nombreuses zones d’incertitude demeurent : capacité réelle des nouveaux partenariats à améliorer la sécurité, effets de long terme des accords miniers et sécuritaires, réactions des sociétés civiles et des jeunesses urbaines, ou encore impact des chocs climatiques et économiques sur la stabilité politique.
L’influence des grandes puissances au Sahel ne se résume donc ni à un jeu à somme nulle, ni à un simple « remplacement » d’un acteur par un autre. Elle s’inscrit dans un enchevêtrement de crises locales, nationales et régionales, où les choix de partenariat des États sahéliens interagissent avec des dynamiques sociales profondes. La manière dont ces interactions évolueront dans les prochaines années pèsera fortement sur la trajectoire sécuritaire et politique de l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest.