Analyses · Conflits armés et terrorisme

Trafic d’armes au Sahel : d’où viennent les armes des jihadistes ?

D'où viennent les armes des groupes jihadistes au Sahel ? Stocks des armées, Libye, marchés illicites et drones : ce que disent les données et ce que cela change pour les organisations.

9 octobre 2026 Pays : Burkina Faso, Mali, Niger, Nigéria
Trafic d'armes au Sahel : piste traversant le désert, axe des routes de contrebande

Le 9 août 2026, des combattants du JNIM arrivés à moto, certains vêtus d’uniformes de l’armée malienne, ont attaqué le principal camp militaire de San, dans le centre du Mali. Au moins douze soldats ont été tués et du matériel militaire a été emporté (RFI via allAfrica, 10 août 2026). Deux mois plus tôt, la gendarmerie de Tahoua, au Niger, présentait un lot de fusils d’assaut, de munitions et de motos saisis dans la région (Le Sahel, 5 juin 2026). Ces deux faits résument le trafic d’armes au Sahel : une partie des armes est prise aux armées, une autre circule de main en main sur des marchés que les saisies n’entament qu’à la marge.

D’où viennent les armes des groupes armés sahéliens ? La réponse la plus répandue, « des arsenaux de Kadhafi », est en grande partie dépassée. Cet article fait le point sur les quatre sources documentées, les routes et les marchés, puis sur ce que cela change pour une organisation présente sur le terrain. Il complète nos analyses sur les routes de trafic qui alimentent les conflits et sur les réseaux de contrebande au Sahel.

La réponse courte : surtout sur place

L’étude la plus complète à ce jour a été publiée en avril 2025 par Conflict Armament Research (CAR), une organisation britannique qui trace l’origine des armes saisies sur les théâtres de conflit. Ses enquêteurs ont analysé 726 armes saisies entre 2014 et 2023 auprès de groupes jihadistes, dans la zone des trois frontières (Burkina Faso, Mali, Niger) et dans le bassin du lac Tchad, sur un total de 5 890 armes documentées dans la région (AFP via The Guardian Nigeria, 29 avril 2025).

Leur conclusion : la violence jihadiste au Sahel est alimentée avant tout par des armes déjà présentes dans la région. CAR n’a trouvé aucun indice que ces groupes obtiennent directement des fusils d’assaut, des mitrailleuses, des mortiers ou des lance-roquettes de sources extérieures au Sahel central. Quatre canaux se dégagent.

Source Ce qui est documenté Tendance
Stocks des armées nationales Au moins 20 % des armes saisies, prises lors d’attaques ou détournées (CAR) En hausse avec les attaques de camps
Armes « héritées » des conflits passés Fusils des années 1960-1970 achetés sur les marchés locaux ; armes libyennes post-2011 : 7 % des saisies Stock ancien qui continue de circuler
Marchés illicites et trafic transfrontalier Fusils neufs venus de Libye depuis 2019, petits flux depuis les pays côtiers (ONUDC, Small Arms Survey) Saisies en hausse de 105 % entre 2017 et 2021
Fabrication artisanale et équipements civils détournés Armes de forge, pistolets artisanaux, drones commerciaux modifiés Drones en progression

1. Les arsenaux des armées, première source identifiée

Selon CAR, au moins 20 % des armes analysées proviennent directement des stocks des armées nationales du Burkina Faso, de Côte d’Ivoire, du Liberia, de Libye, du Mali, du Niger, du Nigeria et du Tchad. Leo Jarry, coauteur du rapport, estime ce chiffre probablement sous-évalué. Plus de la moitié des munitions de petit calibre saisies avaient été fabriquées moins de dix ans avant leur récupération, et une bonne partie avait été livrée aux armées du Sahel central ou détournée de leurs dotations (Africa Defense Forum, 20 mai 2025).

Le pillage des camps militaires

Dès 2020, l’Institut d’études de sécurité (ISS) identifiait l’attaque des postes isolés comme la principale source d’armes lourdes des groupes jihadistes. Les assauts de 2019 contre Inates (Niger), Indelimane (Mali) et Koutougou (Burkina Faso) avaient été suivis de vidéos montrant le butin : mitrailleuses, mortiers, véhicules (ISS, 12 février 2020). Le schéma n’a pas changé : l’attaque de San en août 2026, comme celles de la grande offensive FLA–JNIM de juillet 2026, vise aussi à récupérer armes, munitions et véhicules.

Matthew Steadman, l’autre coauteur du rapport CAR, parle d’un « cercle vicieux » : chaque poste pris augmente la capacité du groupe à en attaquer un autre. C’est l’une des raisons pour lesquelles la question de savoir si les armées nationales peuvent tenir seules se pose aussi en termes logistiques.

Les détournements hors combat

Toutes les armes d’origine étatique ne sont pas prises les armes à la main. CAR et l’ISS citent aussi la mauvaise gestion des stocks, les pertes non déclarées et les reventes. Le rapport de 2025 souligne que la circulation illicite de ces armes détournées reste à documenter. Fait notable, le JNIM et l’État islamique au Sahel, qui se combattent dans le Liptako-Gourma, utilisent des armes issues des mêmes séries de fabrication : cela suggère des circuits d’approvisionnement communs plutôt que des fournisseurs distincts (voir notre analyse de la rivalité JNIM–EIGS au Mali).

2. La Libye : un réservoir réel, mais pas le fournisseur principal

La chute de Mouammar Kadhafi en 2011 a libéré des stocks accumulés pendant quarante ans. Des combattants touaregs de l’armée libyenne sont rentrés au Mali avec leurs armes, et la rébellion de 2012 en a largement profité. Mais selon l’ISS, ces flux ont reculé dès 2013, sous l’effet des déploiements militaires aux frontières et de la demande créée par la guerre civile libyenne elle-même.

Les données de CAR confirment ce recul : les armes libyennes de l’après-2011 ne représentent que 7 % des armes saisies analysées, et les fusils de l’ère Kadhafi ont le plus souvent été achetés sur les marchés locaux, non importés directement. La Libye reste toutefois une source active pour une partie du marché. L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) signale que, depuis 2019, des fusils d’assaut de fabrication récente arrivent de Libye (ONU Info, juin 2023). La route Libye–Algérie–Niger–Ménaka reste le principal axe nord-sud, et le sud libyen sert aussi de base arrière à des mouvements non jihadistes, comme les groupes rebelles du nord du Niger.

3. Les marchés illicites et le « commerce de fourmi »

Entre la caserne pillée et le combattant, il y a un marché. La Small Arms Survey distingue deux systèmes. Au nord du fleuve Niger, des réseaux organisés déplacent des quantités importantes sur de longues distances. Au sud, le trafic repose sur de petits flux et des intermédiaires locaux, le « commerce de fourmi », qui traverse notamment les zones frontalières Burkina Faso–Côte d’Ivoire–Mali et Ghana–Côte d’Ivoire–Burkina Faso (Small Arms Survey, décembre 2019).

Prix et lieux de vente

L’ONUDC relevait en 2023 qu’un fusil de type AK se vendait environ 750 dollars dans les régions de Gao, Tombouctou et Ménaka, et une cartouche autour de 70 cents. Les marchés se nichent dans les villes et villages des corridors stratégiques, là où l’État est peu présent. Le Liptako-Gourma est à la fois un champ de bataille et une place d’échange. Les villes situées à la jonction de trois frontières, entre le Burkina Faso, le Niger et le Nigeria, jouent un rôle de plaque tournante, selon le programme ENACT de l’ISS (ISS/ENACT, décembre 2023).

Ces marchés croisent les autres économies illicites. CAR signale que certains groupes du Liptako-Gourma revendent ponctuellement des armes capturées, le plus souvent contre de l’or, pour payer leurs combattants ou s’approvisionner. Le lien avec l’économie de l’or et avec les autres trafics, de la cocaïne au carburant, est direct : les mêmes routes, les mêmes transporteurs, parfois les mêmes intermédiaires. Les rançons alimentent aussi les achats. L’ONUDC cite un suspect ayant déclaré aux autorités nigérianes que son groupe avait dépensé une rançon de 100 000 dollars en « fusils supplémentaires ».

Bamako, plaque tournante urbaine

Le phénomène n’est pas que rural. Une étude de terrain menée à Bamako entre 2021 et 2022 décrit des armes acheminées par le fleuve Niger et par la route transsaharienne, ainsi que des ateliers clandestins installés en périphérie. Entre 2014 et 2020, les forces de sécurité y avaient saisi 300 fusils d’assaut, 49 armes artisanales et 22 mitrailleuses (The Conversation). Les acheteurs ne sont pas tous jihadistes : bandits, milices d’autodéfense et particuliers cherchant à se protéger alimentent la même demande.

4. Fabrication artisanale et drones civils

Les forgerons de la région fabriquent depuis longtemps des fusils de chasse et des pistolets artisanaux. Ces armes pèsent peu dans les combats contre les armées, mais beaucoup dans la violence intercommunautaire et le banditisme. Sur les étals, elles côtoient des armes de poing et des mitrailleuses introduites en contrebande, selon l’ONUDC.

La nouveauté vient des équipements civils détournés. En mars 2025, l’ISWAP a utilisé des drones chargés d’explosifs contre une base de Wulgo, au Nigeria, tuant douze soldats camerounais de la force multinationale. CAR note que les chaînes d’approvisionnement en drones restent limitées dans une grande partie du Sahel, ce qui freine leur diffusion. La tendance est pourtant nette, comme nous l’avons analysé dans la guerre des drones au Sahel : un drone commercial s’achète légalement, se transporte facilement et ne figure sur aucun registre d’armement.

Pourquoi les saisies ne suffisent pas

Les États communiquent régulièrement sur leurs prises. Au Mali, 490 armes et 1 915 munitions ont été saisies en 2024, et 78 armes remises volontairement, selon le ministère de la Sécurité (APA News, 2 février 2025). Au Tchad, 302 armes, 119 chargeurs et 25 munitions ont été retirés aux civils en trois mois dans la province du Salamat (Tchadinfos, 31 juillet 2026). L’ONUDC note que les saisies dans la région ont augmenté de 105 % entre 2017 et 2021.

Ces chiffres restent faibles au regard des stocks en circulation, et ils mesurent autant l’activité des forces de sécurité que l’ampleur du trafic. Surtout, ils ne touchent pas la première source identifiée par CAR : les armes prises aux armées. Tant que les postes isolés restent vulnérables et que la traçabilité des stocks reste faible, chaque attaque réussie réapprovisionne les assaillants. L’ISS recommandait déjà en 2020 une gestion stricte des dépôts, le marquage des armes et la responsabilisation des détenteurs. L’ONUDC insiste de son côté sur le manque de données nationales fiables, qui empêche de suivre les flux d’un pays à l’autre.

Ce que cela change pour une organisation présente au Sahel

  1. Le voisinage des postes militaires est un facteur de risque. Puisque les groupes armés s’équipent en attaquant les camps et les postes, une base de vie, un entrepôt ou un itinéraire proche d’une position isolée des forces de défense hérite d’une partie de son exposition. Ce critère doit figurer dans l’analyse de site et dans le choix des itinéraires (voir la sécurité des convois routiers et la sûreté des sites miniers).
  2. Un pic d’attaques de camps annonce souvent une montée en puissance. Les armes, munitions et véhicules récupérés lors d’une offensive se retrouvent dans les opérations suivantes. Suivre la fréquence et le bilan des attaques contre les forces de défense dans une zone donne un signal avancé de dégradation, utile pour ajuster les niveaux d’alerte avant que la menace n’atteigne les axes civils.
  3. Les routes de trafic sont aussi des routes de menace. Les corridors où circulent armes, or et carburant concentrent groupes armés, contrôles informels et banditisme. La carte des risques sécuritaires en Afrique de l’Ouest permet de les repérer zone par zone, et le devoir de protection impose d’en tenir compte dans les déplacements du personnel.

Ce que l’on ne sait pas

Les données publiques reposent sur des échantillons d’armes saisies, forcément partiels : ce qui est capturé n’est pas représentatif de tout ce qui circule. La part réelle des armes détournées hors combat, par revente ou corruption, n’est pas mesurée. Les rapports de référence datent de 2019 à 2025 et ne couvrent pas encore l’effet des grandes offensives de 2026 au Mali, ni les recompositions militaires en cours dans les pays de l’AES. Enfin, les bilans d’attaques et les inventaires de butin diffusés par les groupes armés relèvent de la propagande et ne sont pas vérifiables de façon indépendante.

FAQ

D’où viennent les armes des jihadistes au Sahel ?

Principalement de la région elle-même. Selon Conflict Armament Research, au moins 20 % des armes saisies chez les groupes jihadistes entre 2014 et 2023 provenaient des stocks des armées nationales. Le reste vient surtout d’armes anciennes achetées sur les marchés locaux, de trafics transfrontaliers et, à la marge, de fabrication artisanale.

Les armes de Libye arment-elles encore les groupes du Sahel ?

En partie seulement. Les armes libyennes de l’après-2011 ne représentent que 7 % des saisies analysées par CAR. L’ONUDC signale cependant l’arrivée de fusils d’assaut neufs depuis la Libye depuis 2019, par la route Libye–Algérie–Niger–Ménaka.

Combien coûte une kalachnikov au Sahel ?

L’ONUDC relevait en 2023 un prix d’environ 750 dollars pour un fusil de type AK dans les régions de Gao, Tombouctou et Ménaka, et d’environ 70 cents par cartouche. Les prix varient selon la zone, l’état de l’arme et la pression sécuritaire.

Comment lutter contre le trafic d’armes au Sahel ?

Les recommandations convergent : sécuriser et tracer les stocks militaires, renforcer la protection des postes isolés, mieux collecter les données de saisie et coopérer entre pays voisins. Les saisies seules ne suffisent pas tant que les armées restent la première source d’approvisionnement des groupes armés.

Suivre les attaques et les flux, zone par zone

Savoir où les groupes armés s’équipent, c’est anticiper où ils frapperont ensuite. Sahel Watch aide les responsables sûreté, les ONG et les analystes à suivre en continu les incidents, les attaques contre les forces de défense et les axes à risque, pour décider sur des faits datés et recoupés.

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