Au Sahel, l’enlèvement n’est plus un risque marginal réservé à quelques expatriés isolés. En 2025, les groupes armés ont enlevé au moins 30 ressortissants étrangers au Mali et au Niger, un record selon ACLED, et une seule libération aurait rapporté près de 50 millions de dollars au JNIM. En 2026, les libérations négociées se sont poursuivies, du Mali jusqu’au sud de la Libye. Cet article décrit comment fonctionne cette économie des otages, qui en tire profit et ce qu’elle change pour les entreprises, ONG et institutions qui envoient du personnel dans la région. Pour les mesures de prévention elles-mêmes, voir notre guide pour réduire les risques d’enlèvement de personnel.
Un marché qui a changé d’échelle en 2025
Entre le 1er janvier et le 28 novembre 2025, ACLED a recensé 30 enlèvements de ressortissants étrangers : 22 au Mali et 8 au Niger. Pour le seul Mali, entre mai et octobre 2025, le chercheur Héni Nsaibia (ACLED) comptait au moins 22 étrangers enlevés, peut-être 26, soit « presque le double du précédent record de 2022 », année où 13 étrangers avaient été enlevés. Les nationalités ciblées ont changé : Chinois, Indiens, Égyptiens, Émiriens, Iraniens, Serbes, Croates et Bosniens. Les Occidentaux, moins nombreux sur le terrain, ne sont plus la cible principale.
Le lieu de l’enlèvement a changé lui aussi. La plupart des otages de 2025 ont été pris sur des sites industriels ou miniers du sud et de l’ouest du Mali (régions de Kayes, Sikasso, Koulikoro et Ségou), loin des zones désertiques où se concentraient les prises d’otages des années 2000 et 2010. Le rapport 2026 du Secrétaire général des Nations unies relève plus de 20 étrangers enlevés autour de Bamako et dans le sud du pays.
| Date | Lieu | Fait |
|---|---|---|
| 23/09/2025 | Sanankoroba, à environ 40 km au sud de Bamako (Mali) | Trois étrangers enlevés, dont un ressortissant émirien |
| 30/10/2025 | Mali | Libération ; près de 50 millions de dollars versés au JNIM selon Reuters, citant un document de l’ONU |
| 07/11/2025 | Mali | Cinq ressortissants indiens enlevés |
| 27/11/2025 | Mali | Six travailleurs chinois enlevés ; l’ambassade de Chine appelle à fermer les sites d’orpaillage illégaux |
| 11/01/2026 | Région de Kayes (Mali) | Attaque de trois usines attribuée au JNIM, quatre civils enlevés dont un élu local |
| 20/04/2026 | Mali | Libération de deux géologues, russe et ukrainien, enlevés en juillet 2024 dans la région de Tillabéri (Niger) |
| Automne 2026 | Sud de la Libye, puis Benghazi | Libération de deux Européennes enlevées à Agadez (Niger) en janvier et avril 2025, détenues selon la presse par l’État islamique au Sahel |
Sources : ACLED, RFI, Africa Defense Forum, Centre 4s, presse régionale, au 6 novembre 2026. Montants rapportés par la presse, non confirmés officiellement.
Qui enlève, et comment
Le JNIM : l’enlèvement comme levier économique et politique
Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM, affilié à Al-Qaïda) est l’acteur principal au Mali. Pour Héni Nsaibia, ses enlèvements de 2025 visaient deux objectifs : obtenir des rançons et dissuader les investisseurs étrangers de travailler avec Bamako. Ils s’inscrivent dans la même stratégie que le blocus du carburant imposé à Bamako depuis septembre 2025 : frapper l’économie formelle pour affaiblir l’État. Le JNIM détient aussi plusieurs dizaines d’otages maliens, militaires, agents publics et civils, dont le nombre exact n’est pas connu.
L’État islamique au Sahel : des cibles occidentales et des intermédiaires
L’État islamique au Sahel (EIGS, ou ISSP) n’a pas enlevé d’étrangers au Mali selon ACLED, mais en a enlevé au Niger et au Burkina Faso, ainsi qu’un en Algérie. ACLED décrit un glissement vers la prise d’otages occidentaux « à haute valeur » et la sous-traitance des enlèvements à des réseaux criminels. Les deux Européennes enlevées à Agadez en 2025 auraient été prises par des hommes armés recrutés pour l’opération, puis remises au groupe et déplacées vers la région de Gao, au Mali. Un ressortissant américain a aussi été enlevé à Niamey le 21 octobre 2025.
Une chaîne d’acteurs qui dépasse les groupes jihadistes
Entre le ravisseur et le payeur interviennent des guetteurs, des transporteurs, des gardiens et des négociateurs. Le Centre 4s de Nouakchott décrit l’apparition d’une véritable profession d’intermédiaires, souvent des notables, qui facturent leurs services en invoquant les délais et les risques. Cette chaîne recoupe celle des réseaux de contrebande et brouille la frontière entre terrorisme et banditisme. Les libérations de 2026 montrent aussi le rôle d’acteurs étatiques ou para-étatiques : les autorités maliennes et l’Africa Corps russe ont affirmé avoir obtenu la libération des deux géologues en avril, et la presse attribue à l’entourage du maréchal Haftar, dans l’est libyen, la remise des deux Européennes, comme lors de la libération d’un chef rebelle nigérien en juin 2026.
Ce que rapportent les rançons
Les montants restent par nature opaques : aucun État ne reconnaît payer, et les chiffres publics viennent de fuites ou de rapports onusiens. Les ordres de grandeur disponibles :
- les pays européens auraient versé environ 125 millions de dollars entre 2008 et 2014 pour libérer des otages détenus par Al-Qaïda au Sahel ;
- un rapport du Conseil de sécurité, cité par le Centre 4s, estime à plus de 400 millions de dollars les rançons versées au Sahel entre 2015 et 2025 ;
- la libération d’octobre 2025 aurait coûté près de 50 millions de dollars, plus, selon certaines sources, du matériel militaire ; Reuters, citant un document de l’ONU, indique que les fonds ont surtout bénéficié aux combattants du JNIM au Mali, mais aussi à la direction d’Al-Qaïda ; les Émirats arabes unis, désignés comme payeur présumé par des sources régionales, n’ont rien confirmé ;
- l’Institute for Economics and Peace estime que les rançons pourraient représenter jusqu’à 40 % des revenus annuels du JNIM.
À cette échelle, une rançon finance des armes, des véhicules, du carburant et des recrues. Elle s’ajoute aux autres ressources des groupes : taxation des marchés ruraux, zakat imposée, contrôle de l’orpaillage et des trafics, dont celui des armes.
Point de vigilance
Chaque rançon payée augmente la valeur des étrangers encore présents. Le rapport onusien de 2026 conclut que les paiements de 2025 ont encouragé le JNIM à faire de l’enlèvement une source de revenus. Une organisation doit donc considérer que son personnel expatrié est perçu comme une marchandise, quelle que soit sa nationalité.
Les otages locaux, angle mort du phénomène
Les enlèvements d’étrangers font les titres, mais ils ne représentent qu’une petite partie du phénomène. Selon une étude de chercheurs de l’université de Floride fondée sur les données ACLED (17 pays, 2000-2024), la majorité des victimes d’enlèvements contre rançon étaient des Occidentaux jusqu’à la fin des années 2010 ; depuis, les groupes armés ciblent surtout des civils locaux : commerçants, éleveurs, élus, enseignants, chauffeurs. Au Burkina Faso, au Mali et au Niger, ACLED comptait plus de 500 enlèvements contre rançon par an en 2022, et plus de 200 en 2024. Les rançons y sont plus modestes, mais leur nombre en fait une économie de masse, qui touche directement les salariés nationaux, les sous-traitants et les chauffeurs des organisations présentes.
Le phénomène dépasse le Sahel central. Au Nigeria, où le paiement des rançons est interdit par la loi, 303 élèves et 12 enseignants ont été enlevés dans un internat de l’État de Niger le 21 novembre 2025 ; les élèves ont été libérés avant le 22 décembre. Les groupes de bandits du nord-ouest nigérian et la zone du parc W, à la frontière entre le Bénin, le Burkina Faso et le Niger, sont deux autres foyers suivis.
Ce que cela change pour les organisations exposées
1. Le site devient la cible. En 2025, les enlèvements ont visé des sites miniers, industriels et des chantiers, souvent dans des zones jusque-là jugées moins exposées, au sud du Mali. La protection d’un camp isolé, de ses accès et de ses rotations de personnel relève de la même logique que la sûreté des sites miniers ; les trajets vers ces sites relèvent de la sécurité des convois routiers.
2. La nationalité ne protège plus. Le ciblage de ressortissants chinois, indiens, égyptiens ou émiriens montre que le critère est la valeur supposée de l’otage et la capacité de payer de son employeur ou de son État, pas son origine occidentale. Les dispositifs de protection des expatriés doivent couvrir tout le personnel international, et le personnel national exposé.
3. Le risque doit être réévalué souvent. La géographie des enlèvements se déplace vite : sud du Mali en 2025, Agadez et Niamey au Niger, sous-traitance criminelle. Une évaluation des risques sécuritaires révisée à intervalles courts, fondée sur des incidents datés et localisés, est la base d’un devoir de protection crédible, y compris vis-à-vis des assureurs.
Ce que l’on ne sait pas
Les données publiques recensent surtout les enlèvements d’étrangers ; les enlèvements de civils locaux sont largement sous-déclarés. Les montants des rançons ne sont jamais confirmés officiellement, et les conditions de plusieurs libérations de 2026 restent inconnues. Enfin, ACLED ne dispose pas de données fiables sur la libération de nombreux otages chinois et indiens : le nombre de personnes encore détenues ne peut pas être établi avec précision.
Questions fréquentes
Combien d’étrangers ont été enlevés au Sahel en 2025 ?
ACLED a recensé 30 enlèvements de ressortissants étrangers entre le 1er janvier et le 28 novembre 2025 : 22 au Mali et 8 au Niger. Le total annuel est probablement plus élevé.
Les États paient-ils des rançons ?
Aucun État ne le reconnaît officiellement. Des rapports des Nations unies et des enquêtes de presse font toutefois état de paiements importants, dont près de 50 millions de dollars pour une libération au Mali en octobre 2025. Le Nigeria interdit le paiement de rançons.
Qui sont les principaux ravisseurs au Sahel ?
Le JNIM au Mali, l’État islamique au Sahel au Niger et au Burkina Faso, et des réseaux criminels qui enlèvent pour leur compte ou pour revendre l’otage à un groupe armé.
Comment réduire l’exposition de son personnel ?
Par une évaluation des risques régulièrement mise à jour, des procédures de déplacement et de protection des sites, et une préparation à la gestion de crise. Notre guide pour réduire les risques d’enlèvement détaille ces mesures.
Sources
- ACLED, « Economic warfare escalates as militants expand beyond the Sahel », 11 décembre 2025
- RFI via allAfrica, « Mali : record d’enlèvements d’étrangers par les jihadistes », 14 novembre 2025
- Centre 4s via allAfrica, « Sahel : la problématique du paiement de rançons », 26 novembre 2025
- Africa Defense Forum, « Report shows evolving trend in Sahelian kidnappings », 27 janvier 2026
- L’Opinion+, « Sahel : comment les rançons financent les groupes jihadistes », 19 août 2026
Vous exploitez un site dans cette zone ? Voyez l’historique des incidents autour de vos sites en 20 minutes.