Nationalisation des mines d’or au Sahel : le tournant de 2026

En Afrique de l’Ouest, l’or est devenu à la fois le carburant des États et celui de leurs adversaires. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger figurent parmi les producteurs qui progressent le plus vite sur le continent, et leurs autorités de transition ont fait du métal jaune un levier de souveraineté : nouveaux codes miniers, prises de participation renforcées, nationalisations, bras de fer avec les majors occidentales et ouverture au partenaire russe. Dans le même temps, une part massive de la production échappe à l’État et alimente contrebande et groupes armés. En 2026, cette double bataille de l’or — entre souveraineté affichée et économie de guerre — redessine le risque pour quiconque investit, opère ou s’approvisionne dans la région.

L’or, colonne vertébrale (et talon d’Achille) économique du Sahel

Pour comprendre l’enjeu, il faut mesurer le poids du secteur. Le Mali compte parmi les trois premiers producteurs d’or d’Afrique ; le Burkina Faso dispose des quatrièmes réserves du continent et a produit plus de 57 tonnes en 2023. Au Burkina, l’or représente à lui seul environ 75 % des recettes d’exportation et près de 20 % de l’emploi formel. Pour des juntes confrontées aux sanctions, au départ des partenaires occidentaux et à une guerre coûteuse, ce métal est la principale source de devises et un instrument politique de premier ordre.

Mais le secteur a deux visages. D’un côté, l’or industriel : de grandes mines exploitées par des multinationales, traçables et taxables. De l’autre, l’or artisanal et à petite échelle, qui représenterait près de la moitié de la production régionale et reste, pour l’essentiel, informel et difficile à contrôler. La bataille de 2026 se joue sur ces deux fronts à la fois : reprendre la main sur les grandes mines, et tenter de capter une rente artisanale qui, faute d’être encadrée, finance aussi bien des réseaux criminels que des groupes armés. Cette seconde dimension prolonge un phénomène que nous avons documenté ailleurs : pourquoi l’or artisanal attire les groupes armés.

2026 : l’année de la reprise en main minière

Le mouvement n’est pas nouveau, mais il s’est nettement accéléré. Sous la bannière du « nationalisme des ressources », les trois États de l’Alliance des États du Sahel (AES) durcissent leurs codes miniers, montent au capital des exploitations et, lorsque le rapport de force le permet, nationalisent purement et simplement. C’est le pendant minier de la souveraineté financière que l’AES cherche à construire avec sa banque confédérale et son projet de monnaie commune.

Mali : code minier de 2023, Fekola et le bras de fer avec Barrick

Le Mali a posé le cadre dès 2023 avec un nouveau code minier qui relève la part de l’État dans les projets — jusqu’à environ 35 % en cumulant participation directe et options — et renforce le contenu local. Les effets se lisent dans les chiffres. En 2025, la mine de Fekola, exploitée par le canadien B2Gold (80 %, l’État malien détenant 20 % sur le gisement historique), est devenue la première mine industrielle du pays, sa production bondissant de 35 % à près de 531 000 onces, dépassant le complexe de Loulo-Gounkoto. L’extension régionale de Fekola, lancée en 2025, opère elle sous le code de 2023, avec une répartition 65 % B2Gold / 35 % État.

Le symbole du rapport de force reste toutefois le contentieux avec le canadien Barrick à Loulo-Gounkoto. Après deux ans de blocage — suspension de l’exploitation, stocks d’or saisis, administrateur provisoire nommé, procédure d’arbitrage international engagée — un apaisement s’est dessiné fin 2025. Le conseil des ministres a renouvelé le permis d’exploitation de Loulo pour dix ans le 13 février 2026, signe d’une volonté de relance après un épisode qui a lourdement pesé : la production nationale d’or a chuté d’environ 23 % sous l’effet conjugué de l’arrêt de Barrick et du durcissement réglementaire. En parallèle, l’État a repris la main sur des actifs abandonnés comme Yatela et Morila. Le message est clair : les majors peuvent rester, mais aux conditions de Bamako.

Burkina Faso : SOPAMIB et la nationalisation en série

Ouagadougou est allé plus loin dans la nationalisation directe. Le pays s’est doté d’un véhicule d’État, la Société de participation minière du Burkina (SOPAMIB), chargée de détenir et d’exploiter les actifs jugés stratégiques. Après la reprise des mines de Boungou et Wahgnion en août 2024 — pour environ 80 millions de dollars, une fraction des quelque 300 millions auxquels leur cession avait été valorisée — le Burkina a finalisé en juin 2025 le transfert de cinq actifs miniers à la SOPAMIB, dont deux mines en activité, jusque-là détenus par des filiales d’Endeavour Mining et de Lilium.

Cette reprise en main s’accompagne d’une logique de constitution de réserves nationales d’or et d’un projet de raffinage local, destinés à mieux capter la valeur sur place plutôt que de l’exporter brute. Pour un pays où l’or pèse les trois quarts des exportations, l’enjeu budgétaire est vital ; mais la rapidité du mouvement et le prix des rachats nourrissent l’inquiétude des investisseurs sur la sécurité juridique de leurs actifs.

Niger : la même grammaire de souveraineté, de l’or à l’uranium

Moins doté en or industriel que ses voisins, le Niger applique néanmoins la même grammaire à l’ensemble de ses ressources. La pression exercée sur l’uranium — avec le bras de fer autour des actifs du français Orano — procède de la même volonté de reprise en main que les nationalisations aurifères maliennes et burkinabè. Dans les trois cas, la ressource extractive est explicitement mobilisée comme instrument de souveraineté et de financement de l’État, au cœur du projet politique de l’AES.

Le pari russe : de l’or contre de la sécurité

Reprendre le contrôle des mines suppose de pouvoir les sécuriser et les exploiter sans les partenaires occidentaux sortants. C’est ici qu’intervient Moscou. Confrontées à des trésoreries sous tension, les autorités de transition du Mali, du Burkina et du Niger ouvrent leur secteur minier à la Russie en échange d’un appui militaire, selon un schéma déjà éprouvé en Centrafrique et au Soudan : l’Africa Corps (héritier de Wagner) offre des services de sécurité, et obtient en retour un accès privilégié aux ressources. Ce troc « or contre sécurité » consolide un basculement d’alliances que nous avons analysé du point de vue de l’influence russe et de son effet réel sur les équilibres, et plus largement de la recomposition des grandes puissances au Sahel.

Le calcul comporte toutefois un risque de dépendance : adosser le financement de l’État et la sécurité des sites au même partenaire crée un point de vulnérabilité unique. Pour les acteurs présents sur le terrain, cela signifie aussi que la sûreté d’un site minier peut désormais dépendre d’acteurs para-étatiques dont les règles d’engagement et la redevabilité diffèrent de celles des forces conventionnelles.

L’autre or : l’économie illicite qui finance la guerre

Pendant que les États se disputent l’or industriel, une part considérable de la production continue de leur échapper. L’or artisanal, qui représenterait environ la moitié de l’extraction régionale, est largement informel : il se prête à la taxation par les groupes armés, au contrôle de corridors et au blanchiment. La grande offensive coordonnée d’avril 2026 dans le nord du Mali et les gains territoriaux qui ont suivi ont, selon plusieurs analyses, favorisé la reprise de sites d’orpaillage et de routes de contrebande.

Les ordres de grandeur donnent le vertige. Le Burkina Faso perdrait chaque année plus de 490 millions de dollars du fait de la contrebande et de la sous-déclaration des exportations. À l’échelle du continent, plus de 435 tonnes d’or ont été sorties illégalement d’Afrique en 2022 — plus d’une tonne par jour — pour une valeur d’environ 30 milliards de dollars, dont l’écrasante majorité (80 à 85 %) prend la direction des Émirats arabes unis. L’or sahélien quitte souvent la région par le Togo ou le Bénin, avant de s’envoler depuis Accra, Lomé ou Bamako vers les marchés de Dubaï. Certains chercheurs parlent d’un « or de sang » qui, à hauteur de plusieurs milliards de dollars, entretiendrait durablement le conflit. Ces flux prolongent les routes de trafic qui alimentent les conflits et posent la question, jamais résolue, de savoir comment freiner le blanchiment dans des économies informelles. Le paradoxe est là : le même métal finance à la fois la souveraineté revendiquée des États et la machine de guerre de leurs ennemis.

Ce que la bataille de l’or change pour les entreprises et les organisations

Pour un responsable sûreté, un investisseur ou une organisation exposée, cette recomposition a des conséquences très concrètes. Sur le plan contractuel et patrimonial d’abord : renégociations imposées, montées au capital, saisies de stocks, dirigeants brièvement retenus, arbitrages internationaux. Le risque pays minier s’est renchéri, même si le renouvellement de permis comme celui de Loulo montre que les portes ne sont pas fermées. La question « faut-il encore investir dans la région malgré l’insécurité ? » se pose avec une acuité nouvelle.

Sur le plan de la conformité ensuite : tout acheteur ou transformateur d’or ouest-africain s’expose à un risque de contamination par de l’or de conflit, avec des implications en matière de devoir de diligence (lignes directrices de l’OCDE, standards LBMA), de sanctions et de réputation — d’autant que la place de Dubaï est régulièrement pointée. Enfin, sur le plan opérationnel et sécuritaire : dans un contexte où les mines sont à la fois une source de revenus et une cible, la protection des sites, des convois et du personnel devient déterminante. C’est tout l’objet de nos analyses sur la manière de sécuriser un site minier au Sahel et sur le devoir de protection des équipes en zone à risque. Pour situer chaque site face à la menace, notre cartographie des risques sécuritaires en Afrique de l’Ouest reste le point d’entrée. En 2026, l’or n’est plus seulement une question de cours mondial : c’est un enjeu de gouvernance, de sécurité et de conformité.

FAQ — L’or et la souveraineté au Sahel

Pourquoi les États du Sahel nationalisent-ils leurs mines d’or ?

Pour trois raisons imbriquées : capter davantage de recettes dans un contexte de sanctions et de guerre coûteuse, affirmer une souveraineté sur les ressources jugée bafouée par les contrats hérités, et disposer d’un levier politique. Le Mali passe surtout par un code minier plus exigeant (jusqu’à 35 % pour l’État) et des prises de participation ; le Burkina Faso privilégie la nationalisation directe via la SOPAMIB.

Les majors occidentales quittent-elles le Sahel ?

Pas nécessairement. Certaines réduisent leur exposition ou entrent en arbitrage, mais d’autres restent et renégocient. Le renouvellement pour dix ans du permis de Loulo au Mali, début 2026, montre que les États cherchent à concilier reprise en main et maintien de la production industrielle, dont ils dépendent pour leurs devises.

Comment l’or finance-t-il les groupes armés ?

Essentiellement via l’or artisanal, largement informel : taxation des sites d’orpaillage, contrôle des corridors, prélèvements sur les transporteurs et blanchiment. La reprise de zones dans le nord du Mali en 2026 a favorisé le retour de cette économie de prédation.

Où part l’or exporté du Sahel ?

Une part importante transite, légalement ou non, vers les Émirats arabes unis, plaque tournante mondiale du négoce. L’or sahélien sort fréquemment via les pays côtiers (Togo, Bénin, Ghana) avant d’être expédié vers Dubaï, ce qui complique la traçabilité et la lutte contre la contrebande.

Conclusion

La bataille de l’or résume, à elle seule, la trajectoire du Sahel en 2026 : une quête de souveraineté qui bouscule les majors et rapproche de Moscou, doublée d’une économie illicite qui finance les violences que les États cherchent à combattre. Pour les entreprises et les organisations présentes dans la région, l’enjeu n’est plus de suivre le seul cours de l’once, mais d’intégrer le métal jaune dans leur lecture du risque politique, sécuritaire et réglementaire. C’est précisément la vocation de Sahel Watch : transformer un flux d’informations dispersé en une lecture claire, cartographiée et actionnable du risque.

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Sources : MINING.COM (nationalisation de cinq mines au Burkina Faso, juin 2025) ; allAfrica / Reuters (renouvellement du permis de Loulo, février 2026) ; Anadolu Agency (nationalisme des ressources au Sahel) ; ONUDC et SWISSAID (trafic d’or sahélien et rôle des Émirats).

Dans cet article

À retenir

  • Le Mali, le Burkina Faso et le Niger font de l’or un levier de souveraineté : codes miniers durcis, prises de participation et nationalisations.
  • Mali : code de 2023 (jusqu’à 35 % pour l’État), Fekola devenue 1re mine du pays, bras de fer avec Barrick à Loulo-Gounkoto (permis renouvelé dix ans le 13 février 2026).
  • Burkina Faso : la SOPAMIB a nationalisé Boungou, Wahgnion et cinq actifs miniers (juin 2025) ; l’or pèse environ 75 % des recettes d’exportation.
  • Pari russe : accès minier contre appui sécuritaire de l’Africa Corps, sur le modèle Centrafrique/Soudan.
  • Or illicite : près de la moitié de la production artisanale échappe à l’État et finance groupes armés et contrebande (routes Togo/Bénin vers Dubaï).
  • Pour les entreprises et ONG : risque contractuel, sécuritaire et de conformité accru — l’or devient un enjeu de gouvernance, pas seulement de cours.

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