Les armées nationales d’Afrique de l’Ouest sont en première ligne face aux groupes armés non étatiques : organisations jihadistes, milices communautaires, bandes criminelles structurées. La question de leur capacité à « tenir seules » revient régulièrement, surtout dans un contexte de retrait partiel des forces étrangères (Barkhane, MINUSMA) et de reconfiguration des partenariats sécuritaires.
Plutôt que d’y répondre par un oui ou un non, il est plus pertinent de distinguer plusieurs niveaux : tenir militairement des zones clés, contrôler durablement un territoire, réduire l’influence des groupes armés et, à plus long terme, restaurer la légitimité de l’État. Chacun de ces niveaux suppose des ressources et des alliances différentes.
Ce que signifie vraiment « tenir » face aux groupes armés
« Tenir » ne renvoie pas uniquement à gagner des combats. Dans les contextes sahéliens et du Golfe de Guinée, trois dimensions se combinent :
- Capacité militaire : défendre des positions, mener des opérations offensives, limiter les pertes humaines et matérielles.
- Contrôle territorial effectif : présence régulière de forces étatiques, liberté de circulation, maintien des services de base (administration, justice, école, santé).
- Compétition pour l’influence : capacité à dissuader les populations de coopérer avec les groupes armés, à offrir des alternatives crédibles en termes de sécurité, de justice et de revenus.
Une armée peut remporter des victoires tactiques tout en perdant la bataille de l’influence locale, ce qui laisse aux groupes armés la possibilité de se reconstituer, de se déplacer ou de se fondre dans les communautés.
Atouts et marges de manœuvre des armées nationales
Les armées ouest-africaines disposent de plusieurs atouts souvent sous-estimés dans le débat public.
Connaissance du terrain et inscription sociale
Les forces nationales connaissent mieux que tout acteur extérieur les dynamiques locales, les clivages communautaires, les saisons de transhumance, les routes de commerce ou de contrebande. Cette connaissance est inégale selon les unités, mais elle constitue un avantage structurel face à des groupes armés qui s’appuient précisément sur ces réalités locales.
Dans de nombreux pays, l’armée reste l’une des rares institutions nationales perçues comme un symbole d’unité, malgré des critiques récurrentes sur les abus et la politisation. Cette dimension symbolique joue un rôle dans la mobilisation, le recrutement et la résilience.
Capacité de montée en puissance
Les dernières années ont vu une augmentation des budgets de défense dans plusieurs États sahéliens et côtiers, une modernisation partielle des équipements (véhicules blindés, drones, moyens de surveillance), ainsi que la création de forces spéciales et d’unités dédiées à la lutte contre le terrorisme.
Même si ces évolutions restent incomplètes, elles montrent que les armées nationales ne sont pas figées. Elles peuvent, dans certains contextes, contenir l’expansion de groupes armés ou reprendre des localités stratégiques, surtout lorsqu’elles bénéficient d’un appui logistique, de renseignement ou aérien de partenaires étrangers ou régionaux.
Limites structurelles : pourquoi les armées ne suffisent pas
Les travaux académiques et les rapports de think tanks spécialisés convergent sur un constat : une réponse principalement militaire, même renforcée, ne suffit pas à stabiliser durablement les zones touchées par les groupes armés.
Un problème de maillage plutôt que de « victoire »
Les armées nationales sont généralement sous-dimensionnées au regard de l’étendue des territoires à couvrir, en particulier dans les zones sahéliennes et frontalières. Même bien entraînées, elles ne peuvent maintenir une présence robuste dans toutes les localités vulnérables, d’autant plus que certaines unités restent concentrées autour des capitales et des grands centres urbains.
Cette dispersion contrainte crée des zones grises où les groupes armés peuvent s’installer, lever l’impôt, contrôler les routes ou imposer leur ordre social, tout en évitant l’affrontement direct avec les forces étatiques.
Défis internes : gouvernance, discipline et confiance
Plusieurs limites reviennent fréquemment dans les analyses spécialisées :
- Chaîne de commandement politisée : interférences politiques, rivalités internes, difficultés à coordonner les forces (armée, gendarmerie, police, milices alliées).
- Conditions de vie et de travail dégradées : soldes irrégulières, équipements insuffisants, logistique fragile, ce qui pèse sur le moral et la performance opérationnelle.
- Abus et violences contre les civils : exécutions extrajudiciaires, disparitions, exactions lors des ratissages. Ces abus, documentés par de nombreuses organisations, alimentent la défiance des populations et facilitent le recrutement des groupes armés.
Dans ces conditions, même une armée techniquement capable peut se trouver en difficulté pour obtenir le soutien durable des communautés locales, élément pourtant central pour isoler les groupes armés et accéder au renseignement humain.
La dépendance aux partenariats extérieurs
Une grande partie des armées ouest-africaines repose sur des appuis extérieurs pour la formation, le renseignement, le soutien aérien, l’équipement ou le financement. Ces partenariats ont évolué récemment : retrait de certains acteurs occidentaux, montée en puissance de nouvelles formes de coopération bilatérale, présence de compagnies militaires privées dans certains pays.
Cette dépendance ne signifie pas que les armées sont incapables par elles-mêmes, mais qu’elles n’opèrent pas dans un vide international. Les groupes armés eux-mêmes s’inscrivent dans des réseaux transnationaux (trafics, circulations de combattants, flux financiers, références idéologiques), ce qui rend difficile une réponse strictement nationale.
La question n’est donc pas seulement de savoir si les armées peuvent « tenir seules », mais dans quel type de configuration de partenariats elles peuvent au mieux défendre les intérêts nationaux tout en préservant leur autonomie de décision.
Le rôle des autres institutions de l’État
Les groupes armés prospèrent rarement dans des espaces où l’État fournit des services de base, règle les conflits locaux de manière crédible et offre des perspectives économiques minimales. L’armée intervient souvent là où ces fonctions ont été affaiblies ou abandonnées.
Or, aucune armée ne peut se substituer durablement à la justice, à l’administration territoriale, aux services sociaux ou aux mécanismes de médiation coutumiers et religieux. Même lorsque les forces armées reprennent une localité, l’absence de retour rapide des autres services étatiques laisse un vide que les groupes armés peuvent exploiter à nouveau.
La capacité d’une armée à « tenir » dépend donc étroitement de la capacité globale de l’État : finances publiques, gouvernance locale, gestion du foncier, régulation du pastoralisme, lutte contre la corruption, encadrement des forces de sécurité, etc.
Communautés locales, milices et risques de fragmentation
Face à l’insuffisance de la présence étatique, certains États ont encouragé ou toléré la montée de groupes d’auto-défense ou de milices communautaires. Ces acteurs peuvent, à court terme, participer à la défense de certaines zones, mais ils introduisent des risques importants :
- Aggravation des tensions intercommunautaires lorsque ces groupes sont associés à une ethnie ou un clan spécifique.
- Multiplication des centres de pouvoir armés difficiles à désarmer ou à intégrer ensuite dans les forces régulières.
- Confusion des responsabilités pour les populations, qui ne distinguent plus clairement ce qui relève de l’État et ce qui relève d’acteurs privés ou communautaires.
Dans ce contexte, la question « les armées peuvent-elles tenir seules ? » s’articule avec une autre interrogation : quel type de relation établir entre forces armées, forces de sécurité intérieure et acteurs locaux de sécurité, sans encourager la privatisation ou l’ethnicisation de la violence ?
Conditions pour une capacité de résistance durable
Plutôt qu’une autosuffisance absolue, l’enjeu est d’atteindre une capacité de résistance durable des États et de leurs armées face aux groupes armés. Plusieurs conditions reviennent régulièrement dans les analyses spécialisées.
Réformes internes des forces armées
Les réformes les plus citées concernent :
- Renforcement de la chaîne de commandement et de la coordination interforces.
- Amélioration des conditions de vie des soldats et de la transparence dans la gestion des budgets de défense.
- Formation à la protection des civils, au droit international humanitaire et aux enquêtes internes sur les abus.
Ces réformes ne sont pas uniquement techniques : elles touchent à la relation entre armée, pouvoir politique et société, et conditionnent la confiance des populations comme des partenaires internationaux.
Articulation entre réponse sécuritaire et gouvernance locale
Les expériences accumulées au Sahel et dans le Golfe de Guinée montrent que les avancées militaires ne sont durables que si elles s’accompagnent de :
- retour progressif de l’administration civile dans les zones reconquises,
- mécanismes de dialogue local pour traiter les conflits fonciers, pastoraux ou communautaires,
- initiatives économiques ciblées pour les jeunes et les groupes à risque de recrutement.
Sans ces éléments, les groupes armés peuvent se présenter à nouveau comme des fournisseurs de sécurité, de justice ou de revenus, même après des revers militaires.
Coopération régionale et contrôle des frontières
Les groupes armés exploitent les frontières poreuses entre pays sahéliens et côtiers, se déplaçant en fonction des pressions militaires, des opportunités économiques et des alliances locales. La capacité d’une armée nationale à « tenir » est donc liée à la qualité de la coopération régionale : partage de renseignement, opérations conjointes, harmonisation des approches vis-à-vis des communautés frontalières.
Une armée isolée, même renforcée, peine à contenir des acteurs dont les réseaux et les flux dépassent largement le cadre national.
Vers une réponse plurielle plutôt qu’une autosuffisance militaire
La formule « tenir seules » suggère une séparation nette entre armées nationales et reste des acteurs. Or, dans la réalité ouest-africaine, la sécurité repose sur une combinaison d’éléments :
- armées nationales et forces de sécurité intérieure,
- institutions civiles et justice,
- acteurs locaux (chefferies, autorités religieuses, organisations communautaires),
- partenaires régionaux et internationaux.
Les armées nationales peuvent, dans certains contextes, contenir ou repousser les groupes armés, protéger des axes stratégiques et maintenir la sécurité de grandes villes. En revanche, la stabilisation durable des territoires et la réduction de l’attractivité des groupes armés supposent une transformation plus large des modes de gouvernance, des économies locales et des relations entre l’État et les citoyens.
La question centrale devient alors : non pas si les armées peuvent tenir seules, mais comment les intégrer dans une stratégie plus large où la sécurité n’est plus seulement une affaire de forces armées, mais de contrat social, de justice et de perspectives économiques.