Pourquoi la question du lien entre terrorisme et banditisme est centrale
En Afrique de l’Ouest, et particulièrement au Sahel et dans le Golfe de Guinée, la frontière entre terrorisme et banditisme semble souvent floue. Dans les médias comme dans certains discours politiques, les deux phénomènes sont parfois confondus ou présentés comme une seule et même réalité. Pourtant, leurs logiques, leurs objectifs et leurs modes d’action ne se recouvrent que partiellement.
Comprendre ce qui les distingue, ce qui les relie et comment ils interagissent est devenu essentiel pour analyser l’évolution des violences armées au Mali, Burkina Faso, Niger, nord du Nigeria, mais aussi dans les zones frontalières avec le Bénin, le Togo ou la Côte d’Ivoire.
Définitions : de quoi parle-t-on exactement ?
Terrorisme : dans la littérature académique et les cadres juridiques internationaux, le terrorisme désigne l’usage de la violence (ou la menace de violence) à des fins politiques, idéologiques ou religieuses, visant à influencer un État, une population ou une organisation. Les groupes jihadistes sahéliens, affiliés à Al-Qaïda (JNIM) ou à l’État islamique (EIGS et Province d’Afrique de l’Ouest – ISWAP), entrent généralement dans cette catégorie.
Banditisme : le terme recouvre des activités criminelles à but essentiellement économique : vols à main armée, enlèvements contre rançon, pillages, braquages de convois, contrebande, trafic de bétail, etc. Les « bandits » du nord-ouest du Nigeria, ou certains groupes de coupeurs de route au Sahel, relèvent principalement de cette logique.
Dans la pratique, un même groupe ou un même individu peut naviguer entre ces deux registres, voire les combiner. C’est précisément ce qui nourrit la confusion.
Des logiques différentes, mais des pratiques parfois similaires
Les différences entre terrorisme et banditisme tiennent surtout à trois dimensions : les objectifs, la légitimité revendiquée et l’inscription territoriale.
- Objectifs : les groupes terroristes poursuivent un projet politique ou idéologique (imposition d’un ordre religieux, rejet de l’État, contrôle territorial, contestation d’un régime). Les groupes criminels cherchent principalement le profit financier et la survie économique.
- Légitimité : les organisations jihadistes justifient leurs actions par une vision religieuse ou politique du monde. Elles produisent des discours, des communiqués, des vidéos, et cherchent à convaincre ou à contraindre des communautés. Les groupes de bandits revendiquent rarement une légitimité idéologique ; ils s’appuient plutôt sur la peur, la corruption ou des alliances locales.
- Territoire et gouvernance : les groupes terroristes cherchent souvent à contrôler durablement des espaces, imposer des règles (justice, fiscalité, code vestimentaire, gestion des conflits). Les bandits privilégient des zones-refuges et des couloirs d’opération, sans toujours chercher à gouverner la population.
Sur le plan des pratiques, en revanche, les convergences sont fortes : usage d’armes légères, motos, embuscades, enlèvements, taxation informelle des routes ou des marchés. Vu du terrain, ces similitudes alimentent l’idée d’une continuité entre terrorisme et banditisme.
Comment terrorisme et banditisme s’articulent en Afrique de l’Ouest
Les recherches récentes sur le Sahel et le nord du Nigeria montrent plusieurs types de relations entre groupes jihadistes et acteurs criminels. Ces relations varient selon les contextes locaux, les ressources disponibles et la pression des forces de sécurité.
Coexistence pragmatique et « économie de la violence »
Dans de nombreuses zones rurales ou transfrontalières, groupes jihadistes et groupes criminels coexistent et s’insèrent dans une même économie informelle de la violence. Chacun contrôle certains segments : routes, marchés à bétail, sites miniers artisanaux, trafic de carburant ou de marchandises.
Les groupes terroristes peuvent :
- tolérer la présence de bandits en échange de taxes ou de services (guides, informateurs, passeurs) ;
- fermer les yeux sur certains trafics tant qu’ils ne menacent pas leur autorité locale ;
- tirer profit des rançons d’enlèvements, parfois en fournissant protection ou médiation.
Les bandits, de leur côté, profitent de l’insécurité générale pour opérer plus facilement, et peuvent bénéficier des armes circulant grâce aux conflits jihadistes.
Convergence partielle : quand les bandits se « jihadisent »… ou l’inverse
Dans certains cas, des groupes criminels adoptent progressivement un discours religieux ou politique, ou se rallient à un mouvement jihadiste existant. Les motivations sont souvent mixtes :
- recherche de protection face aux opérations militaires ou aux milices d’autodéfense ;
- accès à des ressources (armes, motos, carburant, renseignements, réseaux transfrontaliers) ;
- légitimation de pratiques violentes par un discours idéologique.
À l’inverse, des groupes jihadistes peuvent recourir à des pratiques typiquement criminelles – enlèvements contre rançon, braquages, racket – pour financer leurs opérations. La littérature parle parfois de criminalisation des groupes terroristes ou de jihadisme d’opportunité.
Cas emblématique : le nord-ouest du Nigeria
Dans le nord-ouest du Nigeria, les « bandits » sont à l’origine des groupes armés ruraux impliqués dans le vol de bétail, les enlèvements et les attaques de villages. Depuis quelques années, des liens plus structurés apparaissent avec des factions jihadistes comme ISWAP :
- fourniture d’armes et de formations contre partage de butin ou soutien logistique ;
- circulation de combattants entre zones « bandites » et zones jihadistes ;
- usage de rhétorique religieuse par certains chefs de bandits pour renforcer leur autorité.
Ce cas illustre une dynamique de convergence partielle, sans fusion complète : beaucoup de groupes restent avant tout motivés par le profit, mais ils s’insèrent dans un environnement où le jihadisme offre ressources, protection et cadres de justification.
Pourquoi la confusion entre terrorisme et banditisme peut être problématique
Sur le plan analytique comme sur le plan politique, la tendance à tout qualifier de « terrorisme » comporte plusieurs risques.
Surdiagnostic sécuritaire : classer systématiquement des phénomènes criminels comme « terroristes » peut conduire à privilégier des réponses militaires ou antiterroristes, alors que des outils de police judiciaire, de régulation économique ou de médiation locale seraient plus adaptés.
Perte de lisibilité des dynamiques locales : dans certaines zones, les violences ont davantage à voir avec des conflits fonciers, pastoraux, des rivalités communautaires ou des économies illicites qu’avec un projet idéologique structuré. Les amalgames rendent plus difficile l’identification des causes spécifiques.
Effets politiques et symboliques : la qualification de « terroriste » a un poids juridique et symbolique important. Elle peut être utilisée pour disqualifier certains acteurs, justifier des mesures d’exception ou renforcer le pouvoir central, parfois au détriment de la compréhension fine des réalités locales.
Des zones grises : individus, trajectoires et opportunités
Au-delà des catégories « terroristes » et « bandits », de nombreuses trajectoires individuelles se situent dans des zones grises. Des recherches de terrain au Sahel montrent que :
- certains jeunes rejoignent d’abord des groupes de bandits pour des raisons économiques, puis basculent vers des unités jihadistes ;
- d’autres s’engagent dans des groupes jihadistes pour des motifs mêlant quête de protection, vengeance, accès aux ressources et conviction religieuse ;
- des combattants circulent entre milices communautaires, groupes criminels et organisations jihadistes au gré des opportunités et des alliances.
Ces trajectoires hybrides montrent que la frontière entre criminalité et engagement idéologique n’est pas toujours nette. Elles invitent à considérer les dimensions sociales, économiques et politiques qui structurent les choix individuels : marginalisation, absence de services publics, conflits autour du foncier ou du pastoralisme, abus de certaines forces de sécurité, etc.
Implications pour la compréhension des crises en Afrique de l’Ouest
Dans les contextes sahéliens et du Golfe de Guinée, terrorisme et banditisme ne sont ni totalement séparés, ni totalement fusionnés. Ils s’inscrivent dans un continuum de violence où se mêlent :
- faiblesse ou retrait de l’État dans de vastes zones rurales et frontalières ;
- économies informelles et trafics (bétail, carburant, or, armes, drogues, migrants) ;
- conflits locaux anciens (entre agriculteurs et éleveurs, entre communautés, entre chefferies) ;
- enjeux géopolitiques plus larges (présence d’acteurs internationaux, reconfigurations des alliances régionales, rivalités entre puissances).
Les groupes jihadistes tirent parti de ces fragilités pour s’ancrer localement, en s’appuyant parfois sur des réseaux criminels préexistants. Les groupes de bandits profitent, eux, de l’effritement de l’ordre public et de la circulation massive des armes pour se renforcer.
Plutôt que de poser la question en termes de « terrorisme ou banditisme », il est souvent plus pertinent d’analyser :
- quelles sont les motivations dominantes (politiques, économiques, identitaires, religieuses) ;
- comment les acteurs armés se financent (rançons, trafics, taxation des populations, soutien extérieur) ;
- quelles formes de gouvernance ils imposent (ou non) aux populations ;
- quelles alliances ils nouent avec des autorités locales, des entrepreneurs économiques ou des réseaux transfrontaliers.
Conclusion : liés, mais pas confondus
Terrorisme et banditisme sont bien liés en Afrique de l’Ouest, mais de manière complexe et variable selon les contextes. Les groupes jihadistes recourent à des pratiques criminelles pour financer leurs activités ; des bandits peuvent s’adosser à des organisations terroristes pour se protéger ou se renforcer ; des individus circulent entre univers criminel et militant.
Pour autant, réduire le terrorisme à du simple banditisme, ou l’inverse, conduit à sous-estimer la dimension politique et idéologique de certains acteurs, et à négliger la profondeur des crises locales. Une analyse rigoureuse suppose de distinguer les registres, tout en observant leurs points de contact et les « zones grises » qui structurent aujourd’hui de nombreuses crises sahéliennes et ouest-africaines.