Les marchés ruraux occupent une place centrale dans les économies locales d’Afrique de l’Ouest, en particulier dans les zones sahéliennes et soudaniennes. Ils structurent les échanges agricoles, le commerce du bétail, la circulation des biens de première nécessité et, plus largement, la vie sociale. Depuis une dizaine d’années, ces espaces sont de plus en plus intégrés aux économies de guerre : groupes jihadistes, milices, groupes d’auto-défense et, parfois, acteurs étatiques y prélèvent des ressources. La question n’est donc plus seulement de savoir si les marchés ruraux sont taxés, mais comment, par qui, à quelles conditions et avec quels effets sur les communautés.
Des marchés au cœur des économies locales et transfrontalières
Dans de vastes régions du Mali, du Burkina Faso, du Niger et du nord du Nigeria, les marchés hebdomadaires structurent les échanges entre agriculteurs, éleveurs, commerçants et transporteurs. Ils sont souvent situés à des points de passage stratégiques : carrefours routiers, zones de transhumance, frontières administratives. Les travaux de l’International Crisis Group, d’ISS Africa et de la Small Arms Survey montrent que ces marchés constituent des nœuds logistiques essentiels, non seulement pour les économies rurales, mais aussi pour les réseaux de contrebande (carburant, bétail, cigarettes, or, armes, médicaments).
Cette centralité économique et spatiale explique en grande partie l’intérêt que leur portent les acteurs armés. Contrôler un marché, ce n’est pas seulement capter des revenus : c’est aussi surveiller les flux, imposer des règles, gagner en légitimité locale et, parfois, concurrencer l’État sur le terrain de la régulation économique et de la justice commerciale.
Taxation armée : de quoi parle-t-on ?
La « taxation armée » désigne le prélèvement imposé par des acteurs armés non étatiques – et, dans certains contextes, par des agents étatiques agissant de manière informelle – sur les personnes, les biens ou les transactions. Elle peut prendre plusieurs formes :
- taxes sur l’accès au marché (droit d’entrée pour les commerçants, frais de stationnement pour les camions ou les troupeaux) ;
- taxes sur les transactions (prélèvement par tête de bétail vendu, sur les sacs de céréales, sur les marchandises importées) ;
- taxes de passage sur les routes menant au marché (péages informels, rançons « de sécurité » pour les convois) ;
- taxes sur les services annexes (moulins, entrepôts, abattoirs, points d’eau, parkings).
Les groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda (JNIM et ses composantes) ou à l’État islamique (EIGS, ISWAP) ont, selon de nombreux travaux académiques et rapports de think tanks, systématisé ces pratiques dans plusieurs zones rurales, en particulier là où la présence de l’État est faible ou contestée. Mais ils ne sont pas les seuls : milices communautaires, groupes d’auto-défense, bandits organisés et certains segments des forces de sécurité participent parfois à cette économie de la prédation.
Un phénomène ancien, mais profondément transformé
Les prélèvements sur les marchés ruraux ne sont pas nouveaux en Afrique de l’Ouest. Historiquement, pouvoirs coutumiers, autorités administratives et services fiscaux ont toujours perçu des droits de marché, des taxes sur le bétail ou des frais de stationnement. La nouveauté tient à plusieurs facteurs :
- la multiplication des acteurs armés prétendant imposer leur propre fiscalité ;
- la concurrence entre fiscalité étatique, normes coutumières et taxation armée ;
- la militarisation de pratiques autrefois essentiellement administratives ou coutumières ;
- l’intégration de ces prélèvements dans des stratégies de contrôle territorial et d’adhésion forcée des populations.
Dans certaines zones du centre du Mali, du nord et de l’est du Burkina Faso ou du Liptako-Gourma, des études de terrain montrent que les marchés sont désormais accessibles uniquement avec l’aval de groupes armés, qui fixent les jours d’ouverture, les règles de circulation des armes, la gestion des conflits commerciaux et les montants des taxes. La frontière entre « impôt », « protection » et « extorsion » devient floue, surtout lorsqu’une partie des communautés y voit une forme d’ordre, en comparaison avec l’arbitraire de certains agents étatiques.
Qui taxe et sur quelles bases ?
La diversité des acteurs est un élément clé pour comprendre les dynamiques de taxation armée :
- Groupes jihadistes : ils mobilisent un discours religieux et moral pour légitimer les taxes, parfois présentées comme des formes de « zakat » (aumône obligatoire) ou d’impôt islamique. Dans les faits, les montants et modalités varient fortement selon les contextes, les commandants locaux et les rapports de force avec les communautés.
- Groupes d’auto-défense et milices communautaires : initialement créés pour protéger les villages, certains prélèvent des contributions sur les marchés pour financer armes, carburant et logistique. Ces prélèvements peuvent être perçus comme plus légitimes par certaines communautés, mais ils s’accompagnent parfois d’abus et de favoritisme ethnique ou local.
- Bandits et réseaux criminels : dans des zones particulièrement instables, des groupes sans agenda idéologique clair se greffent sur les flux marchands pour imposer des taxes, rançons ou « assurances » de non-agression.
- Acteurs étatiques : des rapports de l’ONU, de l’OCDE et de plusieurs ONG documentent des cas où des forces de sécurité, des douaniers ou des agents locaux perçoivent des taxes illégales sur les routes et aux abords des marchés, brouillant la distinction entre fiscalité officielle et prédation.
La base de calcul des taxes est souvent pragmatique : volume de marchandises, taille du camion, nombre de têtes de bétail, distance parcourue. Les montants sont négociés, ajustés ou imposés selon la force de l’acteur armé, la capacité de résistance des commerçants et l’existence ou non d’alternatives (autres marchés, autres routes, fermeture temporaire).
Marchés fermés, déplacés ou réorganisés
L’ACLED et plusieurs travaux académiques montrent une augmentation des incidents violents autour des marchés ruraux : attaques ciblant des commerçants, enlèvements sur les axes, affrontements entre groupes armés pour le contrôle de lieux de commerce. Ces violences ont trois effets principaux :
- Fermeture ou déplacement de marchés : des marchés historiques sont abandonnés au profit de nouveaux sites jugés plus sûrs ou mieux contrôlés par un acteur armé spécifique. Ce déplacement reconfigure les circuits économiques et les rapports de pouvoir locaux.
- Réduction des flux : la peur des attaques ou de la multiplication des taxes décourage certains commerçants, entraîne une hausse des coûts de transport et une diminution de l’offre, avec des effets sur les prix.
- Segmentation communautaire : dans certains contextes, les marchés deviennent de facto mono-communautaires, certaines populations n’osant plus fréquenter des espaces perçus comme contrôlés par un groupe adverse.
Dans le centre du Mali ou le nord du Burkina Faso, des témoignages recueillis par des ONG et des chercheurs indiquent que des marchés jadis multi-ethniques et ouverts sont désormais dominés par un groupe ou une coalition d’acteurs armés, qui régulent l’accès selon des critères communautaires, politiques ou sécuritaires.
Impacts économiques et sociaux sur les communautés
Pour les populations rurales, la taxation armée sur les marchés se traduit par une combinaison de coûts économiques et d’effets sociaux plus diffus :
- Augmentation des prix : chaque couche de taxation (groupes armés, forces de sécurité, intermédiaires) se répercute sur le prix final des biens. Les produits importés (riz, sucre, carburant) et le bétail sont particulièrement concernés.
- Fragilisation des petits commerçants : ceux qui disposent de marges limitées ou de faibles capacités de stockage sont les plus vulnérables. Certains abandonnent le commerce ou se replient vers des circuits informels plus risqués.
- Inégalités accrues : les acteurs disposant de capital, de réseaux ou de protection (alliances avec des groupes armés ou des autorités) peuvent mieux absorber les coûts, renforçant leur position dominante.
- Pression sur les ménages : la hausse des prix alimentaires et la difficulté d’écouler les produits agricoles affectent la sécurité alimentaire et la capacité des familles à investir dans l’éducation, la santé ou la mobilité.
Sur le plan social, les marchés fonctionnent traditionnellement comme des lieux de sociabilité, de circulation d’informations et de négociation de conflits. Leur militarisation modifie ces fonctions : les discussions deviennent plus prudentes, la présence d’hommes armés dissuade certaines catégories (femmes, jeunes, minorités) de participer pleinement à la vie marchande, et la peur de la surveillance limite les échanges politiques.
Entre prédation et gouvernance : une zone grise
La taxation armée ne se résume pas à une simple extorsion. Dans plusieurs contextes, des groupes armés cherchent à se présenter comme des autorités de régulation, en encadrant les marchés pour :
- imposer des « prix planchers » pour certains produits agricoles ;
- limiter les vols et braquages à l’intérieur du marché ;
- arbitrer des litiges commerciaux ou fonciers ;
- interdire l’alcool, certaines pratiques jugées illégitimes, ou la présence de certains acteurs (par exemple des forces de sécurité).
Des recherches de terrain au Mali, au Burkina Faso et au Niger montrent que certains commerçants ou habitants perçoivent ces dispositifs comme ambivalents : ils dénoncent la charge financière et la menace permanente de la violence, mais reconnaissent parfois une forme de « prévisibilité » ou de réduction de certains abus par rapport à des périodes marquées par le banditisme ou la corruption sans cadre. Cette perception varie fortement selon les groupes sociaux, les régions et l’évolution des rapports de force.
Implications pour les États et les acteurs internationaux
La montée en puissance de la taxation armée dans les marchés ruraux pose plusieurs défis aux États et aux partenaires internationaux :
- Érosion de la légitimité fiscale de l’État : lorsque les populations paient des taxes à des groupes armés, tout en percevant peu de services de l’État, la légitimité de la fiscalité officielle se fragilise.
- Recomposition des circuits économiques : les flux de marchandises se réorientent vers des corridors jugés plus sûrs ou plus avantageux fiscalement, parfois sous contrôle de groupes armés, ce qui complique la planification économique et le contrôle douanier.
- Interaction avec les politiques de sécurité : les opérations militaires qui conduisent à la fermeture de marchés ou à la restriction de certaines mobilités peuvent, si elles ne sont pas accompagnées, renforcer l’emprise de circuits clandestins et d’acteurs armés.
- Risques pour les interventions humanitaires et de développement : les projets visant à soutenir la résilience économique, l’agriculture ou le pastoralisme doivent intégrer le fait que les marchés sont des espaces de pouvoir contestés et potentiellement sources de revenus pour des groupes armés.
Les débats parmi chercheurs et praticiens portent notamment sur la manière d’agir dans cette « zone grise » : comment soutenir les économies rurales sans renforcer les capacités financières des groupes armés ? Comment reconstruire une fiscalité légitime dans des contextes où les populations sont déjà lourdement taxées de manière informelle ? Les réponses restent en grande partie contextuelles et expérimentales, et les preuves d’impact à long terme des différentes approches sont encore limitées.
Une tendance lourde mais très variable selon les régions
Les marchés ruraux ne sont pas partout des lieux de taxation armée, et l’intensité du phénomène varie fortement selon les pays et les régions. Dans certaines zones côtières du Golfe de Guinée, les marchés restent principalement régulés par l’État et les autorités locales, même si des formes de racket existent. À l’inverse, dans des régions sahéliennes marquées par la faible présence de l’État, les marchés sont devenus des leviers centraux de financement et de contrôle pour les groupes armés.
La tendance générale, documentée par les travaux de think tanks et d’organisations internationales, est celle d’une intégration croissante des marchés ruraux dans les économies politiques des conflits : ils sont à la fois des sources de revenus, des lieux de légitimation, des espaces de surveillance et des instruments de régulation sociale. Comprendre ces dynamiques est devenu indispensable pour analyser les conflits au Sahel et en Afrique de l’Ouest, mais aussi pour concevoir des politiques publiques et des interventions internationales qui tiennent compte de la réalité des économies locales.