Les milices d’autodéfense occupent une place croissante dans les paysages sécuritaires d’Afrique de l’Ouest, du Sahel au Golfe de Guinée. Groupes de chasseurs, comités de vigilance, « volontaires » ou milices communautaires, ces formations armées locales se multiplient et se transforment. Leur essor ne relève pas d’une seule cause, mais d’un faisceau de dynamiques sécuritaires, politiques, économiques et sociales.
L’enjeu est d’autant plus important que ces groupes peuvent à la fois contribuer à la protection des populations et alimenter de nouvelles violences, y compris intercommunautaires. Comprendre pourquoi ils se multiplient est une condition de base pour analyser les trajectoires de conflit et les marges de manœuvre des États et de leurs partenaires.
Un symptôme de la crise de l’État et de la sécurité publique
La première dynamique, largement documentée par les travaux académiques et les rapports d’organisations internationales, est la crise de la sécurité publique dans de nombreuses zones rurales et périphériques.
Dans plusieurs pays sahéliens (Mali, Burkina Faso, Niger) et, de plus en plus, dans certains espaces du nord du Bénin, du Togo ou de la Côte d’Ivoire, la présence de l’État est faible ou irrégulière. Les forces de sécurité sont numériquement limitées, souvent concentrées dans les capitales ou les grands axes, et parfois perçues comme lointaines, prédatrices ou partiales. Les délais d’intervention en cas d’attaque sont longs, voire inexistants.
Dans ce contexte, de nombreuses communautés estiment ne pas pouvoir compter sur la protection de l’État. La logique d’autodéfense – « se protéger soi-même parce que personne d’autre ne le fera » – devient alors une réponse pragmatique à un sentiment d’abandon. Cette dynamique est régulièrement mentionnée dans les analyses de terrain sur les groupes de chasseurs dozos, les koglweogo au Burkina Faso ou les comités de vigilance dans certaines régions du Nigeria.
La multiplication des milices d’autodéfense est ainsi un indicateur de fragilité étatique : plus la confiance dans la capacité de l’État à protéger diminue, plus les acteurs locaux cherchent à prendre en charge leur propre sécurité.
La pression des groupes armés et la montée des violences rurales
L’extension des activités de groupes jihadistes et d’autres formations armées non étatiques joue un rôle central. Dans le Liptako-Gourma (zone frontalière Mali–Burkina Faso–Niger), mais aussi dans plusieurs régions du Nigeria ou du nord-ouest du Bénin, les populations sont confrontées à des attaques, des extorsions, des enlèvements et des pressions multiples.
Face à cette menace, les communautés rurales sont prises entre plusieurs feux :
- les groupes jihadistes ou criminels, qui cherchent à contrôler les territoires et les ressources ;
- les forces de sécurité nationales, parfois accusées d’exactions ou de représailles indiscriminées ;
- les milices d’autodéfense, qui peuvent offrir une protection mais aussi exposer les populations à des représailles.
Dans de nombreux cas, des milices d’autodéfense émergent en réaction directe à des attaques ou à des cycles de représailles. Des communautés ciblées ou particulièrement vulnérables (agriculteurs sédentaires, éleveurs, minorités locales) s’organisent pour surveiller les villages, contrôler les routes, filtrer les entrées ou escorter les déplacements. Les recherches de terrain montrent que ces groupes peuvent se constituer très rapidement après des épisodes de violence aiguë.
Cette dynamique est renforcée par la densification des conflits fonciers et pastoraux. Là où les tensions autour de la terre, de l’eau ou des couloirs de transhumance étaient déjà fortes, l’arrivée de groupes armés et la circulation accrue des armes légères favorisent l’armement des communautés, souvent sous la bannière de l’« autodéfense ».
Des traditions locales de sécurité communautaire réactivées
Les milices d’autodéfense ne surgissent pas dans le vide. Dans plusieurs pays, elles s’inscrivent dans des traditions plus anciennes de sécurité communautaire : sociétés de chasseurs, gardes coutumiers, groupes de jeunes chargés de la surveillance nocturne, etc.
Ces organisations, parfois anciennes, remplissaient des fonctions de police rurale, de médiation ou de régulation sociale. Avec la montée de l’insécurité, elles sont réactivées, renforcées ou transformées en groupes armés structurés. Dans certains cas, elles conservent un ancrage coutumier et une légitimité locale forte ; dans d’autres, elles se militarisent, se politisent et s’éloignent des normes traditionnelles qui encadraient leur action.
Cette continuité historique explique pourquoi les milices d’autodéfense peuvent bénéficier d’un large soutien local, au moins dans un premier temps. Elles sont perçues comme « nos enfants », « nos chasseurs », un prolongement des institutions communautaires plutôt qu’un acteur extérieur.
Instrumentalisation politique et logiques de pouvoir
Au-delà de la réponse à l’insécurité, de nombreuses études soulignent le rôle des dynamiques politiques dans la multiplication des milices d’autodéfense. Ces groupes peuvent être encouragés, tolérés ou instrumentalisés par différents acteurs :
- des autorités locales ou des élus, qui s’appuient sur eux pour contrôler un territoire, sécuriser une base électorale ou peser dans les négociations avec le centre ;
- des segments des forces de sécurité, qui externalisent une partie de la lutte contre les groupes armés vers des « volontaires » locaux ;
- des acteurs nationaux, qui cherchent à mobiliser certaines communautés contre d’autres, ou à montrer une réponse « rapide » à l’insécurité.
Au Burkina Faso, par exemple, la création d’un cadre légal pour les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) a institutionnalisé l’implication de civils armés dans la lutte contre les groupes jihadistes. Dans d’autres contextes, comme au Nigeria, des groupes de défense communautaire ont joué un rôle dans la lutte contre Boko Haram, tout en étant au cœur de controverses sur les abus et la politisation.
Cette instrumentalisation peut accélérer la multiplication des milices : dès lors qu’un groupe armé communautaire bénéficie de ressources, d’armes, d’une reconnaissance ou d’une protection politique, d’autres communautés peuvent chercher à créer leur propre formation pour ne pas rester en position de faiblesse.
Économie de la violence et opportunités matérielles
La dimension économique est également déterminante. Dans des contextes marqués par la pauvreté, le chômage des jeunes et la faiblesse des débouchés économiques, l’engagement dans une milice d’autodéfense peut offrir :
- un accès à des ressources (per diem, soutien matériel, armes) via des financements publics, locaux ou extérieurs ;
- des opportunités de prélèvements informels (péages, « contributions de sécurité », contrôle de certains trafics) ;
- un statut social et une forme de reconnaissance, notamment pour des jeunes hommes en quête de rôle dans la communauté.
Cette « économie de la sécurité » contribue à la pérennisation et à la multiplication des groupes. Une fois armés et organisés, certains développent des intérêts propres et peuvent chercher à se maintenir au-delà de la menace initiale qui justifiait leur création. Des recherches de terrain montrent que des milices d’autodéfense se transforment parfois en acteurs de prédation, de contrôle du commerce local ou de participation à des trafics transfrontaliers.
Clivages communautaires et risques de dérive
La montée des milices d’autodéfense se superpose souvent à des clivages identitaires préexistants : appartenances ethniques, lignages, statuts sociaux, divisions entre agriculteurs et éleveurs, etc. Lorsque des groupes d’autodéfense se constituent principalement au sein d’une communauté, ils peuvent être perçus par d’autres comme une menace directe.
Dans plusieurs zones sahéliennes, des milices issues de communautés sédentaires ont été accusées de cibler des populations pastorales, notamment peules, au nom de la lutte contre les jihadistes. Inversement, certains groupes armés jihadistes ont recruté en s’appuyant sur le ressentiment face aux abus de milices d’autodéfense. Le résultat est un enchevêtrement d’affrontements où la frontière entre « défense communautaire », « lutte contre le terrorisme » et « violence intercommunautaire » devient floue.
La multiplication des milices, dans un contexte de forte polarisation, tend alors à fragmenter davantage le paysage sécuritaire. Chaque communauté cherche ses propres protecteurs, ce qui peut alimenter une spirale de méfiance, d’armement généralisé et de cycles de représailles.
Rôle des cadres juridiques et des politiques publiques
Les choix des États en matière de régulation des milices d’autodéfense influencent fortement leur multiplication. Trois grandes situations se retrouvent souvent :
- tolérance informelle : les autorités ferment les yeux sur des groupes qui assurent une forme de sécurité, tant qu’ils ne contestent pas ouvertement l’État ;
- encadrement légal partiel : création de statuts de « volontaires » ou de « vigilantes » avec une reconnaissance officielle mais des contrôles limités ;
- répression ou interdiction : tentatives de démantèlement, souvent difficiles à mettre en œuvre lorsque les milices sont très enracinées localement.
Lorsque des dispositifs d’encadrement sont mis en place sans moyens suffisants de formation, de suivi et de sanction, l’effet peut être paradoxal : la légitimation de certaines milices encourage d’autres groupes à se former, dans l’espoir d’obtenir à terme une reconnaissance similaire. À l’inverse, une répression brutale peut pousser des groupes d’autodéfense à se radicaliser ou à se rapprocher de réseaux criminels ou insurgés.
Les débats entre chercheurs et praticiens restent vifs sur les effets à moyen terme de l’« outsourcing » de la sécurité vers des acteurs locaux armés. Certains y voient un mal nécessaire face à l’urgence sécuritaire, d’autres insistent sur les risques de fragmentation durable de la violence et de remise en cause du monopole de la force légitime.
Une dynamique auto-entretenue
La multiplication des milices d’autodéfense obéit enfin à une logique auto-entretenue. Plus il existe de groupes armés locaux dans une région, plus la perception d’insécurité augmente, même en l’absence d’attaques directes de groupes jihadistes ou criminels. Les communautés voisines peuvent alors estimer qu’elles n’ont d’autre choix que de s’armer à leur tour.
Ce phénomène de « course à l’armement » communautaire est documenté dans plusieurs zones rurales d’Afrique de l’Ouest. Il contribue à la circulation accrue des armes, à la normalisation de la violence comme mode de régulation des conflits et à l’érosion progressive du monopole étatique de la coercition.
La question n’est donc pas seulement de savoir pourquoi les milices d’autodéfense apparaissent, mais pourquoi elles se maintiennent, se transforment et se reproduisent. Tant que les causes profondes – fragilité des institutions, inégalités, conflits fonciers, absence de perspectives économiques, gouvernance contestée – resteront largement intactes, ces groupes continueront de constituer une réponse, certes imparfaite et ambivalente, aux besoins de sécurité des populations.