Sanctuaire terroriste : de quoi parle-t-on exactement ?
Le terme de « sanctuaire terroriste » désigne classiquement un espace où un groupe armé peut se reposer, s’entraîner, recruter, planifier et financer ses opérations, avec un risque limité d’intervention extérieure. Dans les années 2000, l’image type était celle de l’Afghanistan des talibans avant 2001.
Cette vision repose sur trois éléments principaux :
- un territoire relativement stable, contrôlé ou au moins largement influencé par un groupe armé ;
- une faible pression militaire extérieure, permettant une certaine permanence des infrastructures (camps, dépôts, circuits logistiques) ;
- une forme de tolérance, d’incapacité ou de collusion de la part des autorités étatiques ou d’acteurs locaux.
Or, les dynamiques du jihadisme contemporain, en particulier en Afrique de l’Ouest, rendent ce modèle de sanctuaire fixe beaucoup moins adapté. Les groupes armés se recomposent, se déplacent, se fondent dans les sociétés locales et s’insèrent dans des conflictualités multiples (foncier, pastoralisme, trafics, gouvernance locale).
Pourquoi l’idée de sanctuaire « classique » est de plus en plus dépassée
Plusieurs tendances lourdes limitent aujourd’hui l’existence de sanctuaires au sens traditionnel du terme :
- Pression internationale accrue : surveillance aérienne, renseignement technique, coopération régionale, instruments juridiques (listes de sanctions, lutte contre le financement du terrorisme) réduisent la possibilité de zones totalement « hors de portée ».
- Fragmentation des groupes armés : scissions internes, rivalités entre factions, concurrence entre organisations affiliées à Al-Qaïda et à l’État islamique compliquent la stabilisation de sanctuaires durables.
- Mobilité stratégique : de nombreux groupes privilégient des modes opératoires plus fluides (petites katibas mobiles, dispersion des caches, insertion dans les circuits économiques locaux) plutôt que des bases fixes exposées aux frappes ou aux offensives terrestres.
- Hybridation avec les économies locales : taxation des routes commerciales, contrôle de marchés ruraux, prélèvement sur l’orpaillage ou le bétail transhumant créent des formes de présence diffuse, moins visibles qu’un camp militaire mais tout aussi structurantes.
Parler de sanctuaires n’a donc de sens qu’en tenant compte de cette évolution : moins de bases monolithiques, davantage de espaces de repli, de transit et d’influence, souvent imbriqués dans le tissu social et économique local.
Des sanctuaires existent-ils encore ? Une réponse nuancée
Il reste des zones qui remplissent en grande partie les fonctions d’un sanctuaire, mais de manière plus fragmentée et plus instable qu’autrefois. En Afrique de l’Ouest et au Sahel, plusieurs types d’espaces se distinguent :
Zones rurales périphériques et « vides étatiques »
Dans de larges portions du Burkina Faso, du Mali, du Niger ou du nord du Nigeria, l’État est peu présent, voire absent : peu d’administrations, de services publics ou de forces de sécurité permanentes. Ces espaces offrent :
- des zones de repli pour les combattants après des opérations ;
- des espaces d’entraînement et de stockage relativement discrets (brousse, forêts, zones de savane difficilement accessibles) ;
- des populations rurales vulnérables, soumises à des pressions croisées (groupes armés, milices, forces étatiques) et parfois contraintes à la cohabitation ou à la collaboration.
Ces zones ne sont pas toujours des sanctuaires pleinement sécurisés : elles restent exposées à des opérations militaires, à des changements d’alliances locales et à des rivalités entre groupes. Mais elles offrent un environnement relativement favorable à la résilience des organisations armées.
Espaces transfrontaliers et « marges » régionales
Les frontières longues, peu contrôlées et peu équipées constituent des atouts stratégiques majeurs pour les groupes armés. Dans le Sahel et le Golfe de Guinée, plusieurs couloirs transfrontaliers jouent ce rôle :
- les zones à cheval sur le Mali, le Burkina Faso et le Niger, souvent décrites comme un « triangle » ou une zone des trois frontières ;
- les espaces frontaliers entre Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Bénin et Togo, où les groupes cherchent à s’implanter ou à tester des incursions ;
- les régions frontalières du nord du Nigeria, du Niger, du Tchad et du Cameroun (bassin du lac Tchad), qui ont longtemps servi de base à Boko Haram et à ses dissidences.
Ces espaces permettent :
- de jouer des différences de présence étatique entre pays voisins ;
- de diversifier les routes logistiques (armes, carburant, bétail, or, produits de contrebande) ;
- de rendre plus complexe la coordination régionale des opérations militaires et judiciaires.
Il s’agit moins de sanctuaires fermés que de zones de circulation sécurisée relative, où les groupes peuvent se redéployer en cas de pression accrue dans un pays donné.
Forêts, massifs et zones écologiquement protectrices
Certains environnements offrent des avantages naturels : relief accidenté, couvert forestier dense, réseaux de pistes difficiles à surveiller. Au Sahel et dans le nord du Golfe de Guinée, plusieurs forêts ou massifs ont été identifiés comme des points d’ancrage réguliers pour des groupes jihadistes ou des bandits armés.
Ces espaces servent souvent de :
- bases saisonnières (repli en saison sèche ou après une offensive) ;
- centres logistiques pour la réparation de véhicules, la fabrication d’engins explosifs improvisés, le stockage de carburant ou de vivres ;
- zones de négociation pour les rançons, les échanges de prisonniers ou les arrangements locaux.
La protection qu’ils offrent reste toutefois relative, en particulier face aux moyens aériens ou aux opérations coordonnées entre plusieurs forces.
De sanctuaires territoriaux à des « écosystèmes » d’ancrage
Plutôt que de sanctuaires au sens strict, de nombreux travaux récents décrivent des écosystèmes de violence où se combinent :
- groupes jihadistes, milices communautaires, bandits, trafiquants ;
- élus locaux, notables, leaders religieux ou traditionnels, parfois pris entre pressions multiples ;
- acteurs économiques formels et informels (transport, commerce, orpaillage, élevage, artisanat) ;
- forces étatiques dont la présence est irrégulière, parfois perçue comme protectrice, parfois comme prédatrice.
Dans ces configurations, la « sécurité » du groupe armé ne repose pas uniquement sur un contrôle militaire du terrain, mais aussi sur :
- des accords tacites avec certains acteurs locaux, qui tolèrent la présence du groupe en échange de protection, de revenus ou de règlement de conflits ;
- des stratégies d’insertion sociale (mariages, médiation de litiges, justice parallèle, redistribution partielle des ressources) ;
- une capacité à exploiter les griefs locaux (accès à la terre, conflits entre agriculteurs et éleveurs, ressentiment envers l’administration).
Le sanctuaire devient alors moins un lieu précis qu’un réseau de complicités, de peurs et d’intérêts, qui permet au groupe de se déplacer, de se cacher et de se reconstituer malgré les opérations militaires.
Quels enjeux pour les États, les organisations et les entreprises ?
Pour les acteurs étatiques, les ONG et les entreprises présentes en Afrique de l’Ouest, la question n’est pas seulement de savoir si des sanctuaires existent, mais comment évoluent les espaces de repli et d’influence des groupes armés.
Plusieurs implications stratégiques se dégagent :
- La fin de l’illusion d’un « front » linéaire : la menace ne se limite pas à une zone rouge clairement délimitée. Elle peut se diffuser par des couloirs ruraux, des réseaux commerciaux ou des liens communautaires, parfois loin des zones de combats les plus visibles.
- La centralité des dynamiques locales : comprendre qui contrôle quoi, qui taxe quelles routes, quels marchés ou quels sites miniers devient aussi important que de suivre les grandes annonces politico-militaires.
- La volatilité des cartes de risque : des zones considérées comme « sanctuaires » peuvent rapidement devenir des espaces contestés, et inversement. Les changements d’alliances, les reconfigurations militaires ou les déplacements de populations modifient rapidement les équilibres.
- L’importance des espaces transfrontaliers : les frontières nationales ne reflètent pas les territoires d’action des groupes armés. Les analyses strictement nationales risquent de sous-estimer la dimension régionale des sanctuaires mouvants.
Pour les organisations et entreprises, ces évolutions appellent une lecture fine des territoires, intégrant à la fois les facteurs sécuritaires, politiques, économiques et sociaux, et une attention particulière aux signaux faibles : montée des violences locales, changements dans les circuits économiques, recomposition des autorités coutumières ou religieuses.
Conclusion : les sanctuaires n’ont pas disparu, ils ont changé de forme
Les sanctuaires terroristes au sens classique – vastes zones contrôlées sans contestation par une organisation, à l’abri de toute pression extérieure durable – sont devenus rares. En revanche, les fonctions du sanctuaire (protection, logistique, recrutement, formation, financement) subsistent, mais réparties dans des espaces plus fragmentés, plus mobiles et plus imbriqués dans les sociétés locales.
Parler de sanctuaires reste pertinent à condition de :
- ne pas les réduire à des « zones grises » figées sur une carte ;
- les envisager comme des configurations dynamiques, faites de territoires, de réseaux sociaux, de circuits économiques et de jeux d’alliances ;
- reconnaître la part d’incertitude et de débat : la frontière entre simple zone d’influence, base logistique et sanctuaire à part entière reste souvent floue.
La question n’est donc pas tant de savoir si les sanctuaires existent encore, mais de comprendre comment ils se recomposent, et comment ces recompositions redessinent les risques pour les États, les populations et les acteurs économiques en Afrique de l’Ouest.