Comment freiner le blanchiment dans des économies informelles ?

Les économies informelles occupent une place centrale en Afrique de l’Ouest : elles représentent souvent plus de la moitié de l’emploi et une part majeure de la création de richesse. Marchés urbains, transport artisanal, petit commerce transfrontalier, change manuel, systèmes de transfert d’argent non bancaires (comme le hawala) structurent la vie quotidienne de millions de personnes.

Cette importance rend la lutte contre le blanchiment d’argent particulièrement complexe. Les mêmes circuits qui permettent aux ménages de survivre peuvent aussi être utilisés pour dissimuler des flux criminels : trafics (drogue, armes, or, carburant, faune), corruption, détournements, financement de groupes armés ou jihadistes. Freiner le blanchiment dans ces contextes suppose donc de réduire l’espace de l’illégal sans casser les mécanismes économiques qui assurent la résilience sociale.

Pourquoi le blanchiment prospère dans l’informel

Le blanchiment d’argent désigne l’ensemble des procédés permettant de donner une apparence légale à des fonds d’origine illicite. Dans les économies fortement informelles, plusieurs caractéristiques facilitent ce processus :

  • Prépondérance du cash : les transactions en espèces sont difficiles à tracer, surtout dans des environnements où les systèmes bancaires restent peu utilisés ou peu accessibles.
  • Faible enregistrement des acteurs : une grande partie des commerçants, transporteurs, changeurs de devises, artisans ou intermédiaires financiers opèrent sans statut formel, sans comptabilité structurée ni obligations déclaratives.
  • Frontières poreuses et commerce transfrontalier : les flux de biens et de personnes entre pays voisins (Sahel, Golfe de Guinée, États enclavés) sont intenses, souvent mal contrôlés, et mêlent activités légales, informelles et illicites.
  • Rôle des réseaux sociaux et communautaires : la confiance repose sur des liens familiaux, ethniques, religieux ou villageois, plus que sur des contrats écrits. Cela favorise des systèmes de transfert discrets, parfois parallèles au système bancaire.
  • Capacités limitées de l’État : administrations fiscales et douanières sous-dotées, contrôles irréguliers, faible couverture territoriale, corruption ou collusion de certains agents avec des réseaux criminels.

Dans ce contexte, les groupes criminels ou armés n’ont pas besoin de créer des structures sophistiquées : ils s’insèrent dans des circuits préexistants, déjà opaques, en profitant de la difficulté à distinguer flux licites, informels et illicites.

Un équilibre délicat : contrôler sans fragiliser

Les recommandations internationales (GAFI/FATF, groupes régionaux comme le GIABA en Afrique de l’Ouest) insistent sur la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. Cependant, l’application stricte de normes pensées pour des économies formalisées peut produire des effets contre-productifs dans des contextes où l’informel est vital.

Plusieurs tensions apparaissent :

  • Inclusion financière vs. exclusion : des exigences trop lourdes d’identification des clients (Know Your Customer) peuvent dissuader les populations pauvres ou rurales d’utiliser les banques ou le mobile money, les renvoyant vers des circuits encore moins traçables.
  • Contrôle des transferts vs. mobilité régionale : un durcissement brutal des contrôles aux frontières peut perturber le petit commerce transfrontalier, sans forcément atteindre les réseaux les mieux organisés, qui contournent ou corrompent les dispositifs.
  • Répression vs. légitimité sociale : cibler certains intermédiaires financiers informels (changeurs de rue, opérateurs de transfert) sans alternatives crédibles peut être perçu comme une attaque contre des mécanismes d’entraide et d’accès au crédit.

L’enjeu n’est donc pas de “faire disparaître” l’informel, mais de réduire les marges d’opacité exploitables par les acteurs criminels, tout en accompagnant une formalisation progressive, adaptée aux réalités locales.

Orientations pour freiner le blanchiment dans l’informel

Renforcer la traçabilité sans surcharger les plus vulnérables

Une première piste consiste à améliorer la traçabilité des flux monétaires, en particulier là où l’usage du numérique progresse rapidement (mobile money, fintechs, services de transfert). Plusieurs leviers se dessinent :

  • Règles KYC proportionnées : prévoir des niveaux d’exigences différenciés selon le volume et la fréquence des transactions. Les petits comptes à faible risque peuvent bénéficier de procédures allégées, tandis que les gros volumes sont plus encadrés.
  • Surveillance fondée sur le risque : concentrer les efforts de supervision sur les segments les plus exposés (transferts internationaux, zones frontalières sensibles, secteurs à haut volume de cash), plutôt que d’imposer les mêmes contraintes à tous les usagers.
  • Interconnexion des données : renforcer les capacités des cellules de renseignement financier (CRF) à exploiter les données bancaires, télécoms et douanières, en veillant à la protection des données personnelles.

L’objectif est de rendre plus coûteux et plus risqué le passage par des canaux formels pour blanchir de gros montants, sans fermer l’accès des populations aux services financiers de base.

Accompagner la formalisation progressive des acteurs informels

La réduction de l’espace de blanchiment passe aussi par une meilleure connaissance des acteurs économiques. Plutôt que d’exiger une formalisation immédiate et complète, des approches graduelles peuvent être privilégiées :

  • Régimes simplifiés d’enregistrement : statuts allégés pour petits commerçants, transporteurs ou artisans, avec obligations minimales (identité, localisation, activité principale) mais avantages concrets (accès au crédit, marchés publics, protection sociale).
  • Programmes ciblés pour les secteurs à risque : orpaillage artisanal, transport routier, change manuel, commerce de bétail ou de carburant sont souvent au cœur des flux de blanchiment. Des dispositifs spécifiques (cartes professionnelles, registres locaux, conventions avec les associations professionnelles) peuvent y réduire l’anonymat.
  • Incitations plutôt que sanctions immédiates : exonérations temporaires, simplification des démarches, accompagnement administratif peuvent encourager la régularisation progressive.

Cette formalisation partielle améliore la visibilité des flux sans exiger, dans un premier temps, une pleine conformité aux standards des grandes entreprises.

Travailler avec les intermédiaires locaux plutôt que contre eux

Dans de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest, les changeurs de devises, courtiers, chefs de marché, transporteurs ou leaders communautaires jouent un rôle central dans la circulation de l’argent. Ils peuvent être à la fois des vecteurs de risque et des alliés potentiels.

Plusieurs démarches sont possibles :

  • Reconnaissance encadrée des systèmes informels de transfert : plutôt qu’une interdiction de principe, certains États expérimentent des formes de licence ou d’agrément pour les opérateurs informels, assorties d’obligations minimales de tenue de registres et de coopération avec les autorités.
  • Sensibilisation ciblée : campagnes d’information sur les risques juridiques et sécuritaires liés au blanchiment, formation des associations professionnelles à la détection de comportements suspects, mise en place de canaux de signalement sécurisés.
  • Coopération avec les autorités locales : maires, chefs coutumiers ou leaders religieux peuvent contribuer à légitimer des dispositifs de contrôle, à condition d’être associés en amont et de percevoir un intérêt pour leurs communautés.

Cette approche de “co-régulation” repose sur l’idée que les acteurs informels disposent d’informations fines sur les flux et les réseaux, que les autorités ne peuvent pas obtenir seules.

Agir sur les chaînes de valeur et les trafics structurants

Une part importante du blanchiment dans les économies informelles est liée à des chaînes de valeur spécifiques : or artisanal, carburant de contrebande, bétail, bois, produits agricoles, drogue transitant par les ports du Golfe de Guinée vers l’Europe ou l’Asie. Les flux financiers associés empruntent souvent des circuits hybrides, à la frontière entre formel et informel.

Freiner le blanchiment suppose de mieux comprendre ces chaînes de valeur :

  • Cartographie des flux : identifier les points de passage clés (marchés, entrepôts, postes frontaliers, ports), les intermédiaires dominants et les zones de concentration de cash.
  • Contrôles ciblés sur les maillons à forte valeur ajoutée : plutôt que de multiplier les contrôles sur les petits détaillants, concentrer les efforts sur les grossistes, exportateurs, transporteurs longue distance ou sociétés écrans.
  • Coopération régionale : les flux financiers liés aux trafics dépassent les frontières nationales. Les mécanismes de partage d’information entre cellules de renseignement financier et autorités judiciaires régionales sont déterminants.

Cette approche sectorielle permet de réduire l’espace de blanchiment là où les enjeux financiers sont les plus importants, tout en limitant l’impact sur les petits acteurs de survie.

Renforcer les capacités et la gouvernance des institutions

Les dispositifs les plus sophistiqués restent inefficaces si les institutions chargées de les appliquer sont fragiles. Dans plusieurs pays de la région, les cellules de renseignement financier, autorités de supervision bancaire, douanes ou parquets manquent de moyens humains, techniques ou d’indépendance.

Freiner le blanchiment dans l’informel implique :

  • Renforcement ciblé des capacités : expertise en analyse financière, outils informatiques, accès à des bases de données, coopération avec des partenaires internationaux.
  • Réduction des incitations à la corruption : rotations de personnel dans les postes sensibles, mécanismes de contrôle interne, sanctions crédibles en cas de collusion avec des réseaux criminels.
  • Coordination inter-agences : partage d’information entre police, gendarmerie, douanes, fisc, banques centrales, autorités de télécommunications, avec des mandats clarifiés pour éviter les rivalités institutionnelles.

Sans amélioration de la gouvernance, les efforts de formalisation ou de traçabilité risquent d’être détournés ou appliqués de manière sélective, au détriment de la crédibilité globale du système.

Perspectives et limites

Les expériences menées en Afrique de l’Ouest montrent que la lutte contre le blanchiment dans l’informel est un processus de long terme. Les résultats sont souvent progressifs, fragmentés, et varient fortement selon les secteurs et les territoires. Plusieurs limites doivent être gardées en tête :

  • Capacité d’adaptation des réseaux criminels : à chaque nouveau dispositif de contrôle, de nouveaux contournements apparaissent, parfois en combinant davantage circuits formels et informels.
  • Contexte sécuritaire et politique : dans les zones marquées par des conflits armés, des coups d’État ou une présence réduite de l’État, les marges de manœuvre sont plus faibles et les priorités peuvent être ailleurs.
  • Enjeux sociaux : toute politique de durcissement des contrôles doit être calibrée pour ne pas aggraver la précarité de populations déjà vulnérables ni alimenter un ressentiment susceptible d’être instrumentalisé par des acteurs violents.

Freiner le blanchiment dans les économies informelles ne relève donc pas d’une solution unique, mais d’un ensemble de mesures graduelles, adaptées aux réalités locales, combinant régulation, incitation, coopération avec les acteurs de terrain et renforcement de la gouvernance publique. L’efficacité de ces approches dépendra autant de la qualité des dispositifs techniques que de la confiance entre autorités, acteurs économiques et communautés.

Table des matières

À retenir

  • Les économies informelles sont à la fois vitales pour les populations et vulnérables au blanchiment d’argent.
  • Le problème central est l’opacité des flux (cash, acteurs non enregistrés, frontières poreuses), pas l’informel en soi.
  • Des règles de conformité proportionnées permettent de renforcer la traçabilité sans exclure les plus modestes.
  • La formalisation doit être progressive, avec des régimes simplifiés et des incitations concrètes pour les petits acteurs.
  • Travailler avec les intermédiaires locaux (changeurs, chefs de marché, leaders communautaires) est plus efficace que les approches purement répressives.
  • Une approche par chaînes de valeur (or, carburant, bétail, etc.) cible les maillons où les enjeux financiers sont les plus élevés.
  • Le renforcement des institutions, la lutte contre la corruption et la coordination inter-agences sont des conditions majeures de succès.
  • La lutte contre le blanchiment dans l’informel est un processus de long terme, qui doit concilier impératifs sécuritaires et réalités sociales.

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