Le retrait complet de la MINUSMA du Mali, acté fin 2023, marque un tournant majeur pour la sécurité au Sahel. Cette mission de l’ONU, déployée depuis 2013, avait pour mandat principal de stabiliser le pays, protéger les civils et accompagner la mise en œuvre de l’Accord de paix de 2015. Sa fermeture rapide, à la demande des autorités de transition maliennes, rebat les cartes à plusieurs niveaux : sécuritaire, politique, humanitaire et régional.
Un retrait rapide dans un contexte déjà dégradé
Le retrait de la MINUSMA intervient dans un contexte où la violence politique et jihadiste restait élevée au Mali et dans la région, comme le montrent les données d’ACLED et les analyses de l’International Crisis Group et de l’ISS Africa. Les attaques de groupes affiliés à Al-Qaïda (JNIM) et à l’État islamique au Sahel (EIS), ainsi que les violences intercommunautaires, étaient déjà en hausse dans certaines zones, en particulier au centre du pays.
La décision de mettre fin à la mission a été prise en 2023 à la suite de tensions croissantes entre le gouvernement malien et l’ONU : restrictions de mouvements, critiques publiques de la MINUSMA, repositionnement stratégique de Bamako vers d’autres partenaires sécuritaires, notamment la Russie. La mission a dû organiser en quelques mois le retrait de plus de 13 000 militaires et policiers, ainsi que de nombreux civils, en fermant des bases parfois situées dans des zones hautement contestées.
Un vide sécuritaire partiel et des recompositions locales
Le premier impact visible concerne le maillage sécuritaire du territoire. La MINUSMA, malgré ses limites, assurait une présence internationale dans de nombreuses localités du Nord et du Centre : patrouilles, observation, appui logistique et médical, évacuations sanitaires, escortes de convois humanitaires.
Le départ de la mission a eu plusieurs effets combinés :
- Réduction de la présence internationale dans des zones stratégiques (Kidal, Tessalit, Aguelhok, Ménaka, Gao, Mopti, Tombouctou), avec la fermeture de camps qui servaient de points d’appui pour la surveillance et la dissuasion.
- Repositionnement des forces maliennes (FAMa) et de leurs alliés, notamment russes, pour reprendre certaines emprises libérées par l’ONU, parfois dans un contexte de rivalité avec les groupes armés signataires de l’Accord de 2015.
- Opportunités pour les groupes armés jihadistes, qui cherchent à exploiter le départ de la MINUSMA pour étendre leur influence, contrôler des axes routiers et renforcer leur emprise sur les populations rurales.
Ce vide n’est pas total : l’État malien a repris plusieurs camps et affirme renforcer son dispositif. Toutefois, la capacité à projeter durablement des forces sur de vastes territoires, à tenir les zones reconquises et à protéger les civils reste une question ouverte. Les rapports de l’ONU publiés avant la fermeture de la mission soulignaient déjà les limites en effectifs, en mobilité et en logistique des forces nationales, malgré certains gains tactiques.
Conséquences sur la protection des civils
La MINUSMA disposait d’un mandat explicite de protection des civils, même si son action était souvent jugée insuffisante par les populations et les observateurs. Ses capacités aériennes, ses contingents déployés en garnison et ses mécanismes d’alerte précoce permettaient néanmoins d’atténuer certains risques dans des zones particulièrement exposées.
Le retrait a plusieurs implications possibles :
- Moindre capacité d’alerte et de dissuasion dans les zones rurales éloignées, où les communautés sont désormais plus directement exposées aux représailles de groupes armés, aux affrontements intercommunautaires et aux abus potentiels d’acteurs étatiques ou non étatiques.
- Réduction des mécanismes de monitoring des violations des droits humains. Les rapports de la MINUSMA constituaient une source importante de documentation sur les exactions commises par l’ensemble des parties au conflit.
- Perception ambivalente des populations : certains acteurs locaux reprochaient à la MINUSMA son inertie, d’autres craignent que son départ n’aggrave l’insécurité et les violences, notamment dans le centre du pays.
Les données disponibles depuis la fin de 2023 montrent des évolutions contrastées selon les régions. Dans certaines zones, la présence renforcée de l’armée malienne a pu réduire ponctuellement certains types d’attaques. Dans d’autres, la recomposition des forces et la compétition entre groupes armés ont alimenté une hausse des incidents violents, même si les analyses restent en cours et que la tendance de moyen terme demeure incertaine.
Impact sur le processus de paix et les groupes armés signataires
La MINUSMA jouait un rôle central dans l’appui à l’Accord pour la paix et la réconciliation issu du processus d’Alger (2015) : facilitation du dialogue, soutien aux mécanismes de suivi, appui à la mise en œuvre de certaines dispositions sécuritaires (cantonnement, DDR – désarmement, démobilisation, réintégration), ainsi qu’aux autorités intérimaires dans le Nord.
Son départ a plusieurs effets majeurs :
- Affaiblissement des mécanismes de médiation entre l’État et les mouvements signataires (ex-Coordination des mouvements de l’Azawad, Plateforme, etc.), dans un contexte de méfiance accrue.
- Reprise des hostilités dans certaines zones du Nord, avec des affrontements entre forces maliennes et groupes armés signataires pour le contrôle des anciens camps de la MINUSMA, en particulier autour de Kidal.
- Risque de fragmentation du paysage politico-militaire, certains groupes pouvant se radicaliser, se rapprocher de réseaux criminels ou jihadistes, ou au contraire chercher des arrangements locaux avec l’État.
Les think tanks spécialisés soulignent que l’absence d’un acteur tiers relativement neutre complique la gestion des crises locales et la relance d’un cadre politique inclusif. Le retrait de la MINUSMA ne crée pas à lui seul la crise du processus de paix, mais il retire un instrument important de facilitation et de pression diplomatique.
Effets sur l’aide humanitaire et le développement
La MINUSMA n’était pas une mission humanitaire, mais elle fournissait un appui logistique, sécuritaire et politique à de nombreux acteurs humanitaires et de développement : sécurisation de convois, partage d’informations, soutien à la coordination, mise à disposition de moyens aériens.
Son retrait entraîne :
- Des contraintes accrues pour les ONG et agences onusiennes, notamment dans l’accès à certaines zones du Nord et du Centre, en raison d’une insécurité accrue ou d’un manque de garanties sécuritaires.
- Une dépendance plus forte vis-à-vis des forces nationales ou d’autres acteurs armés pour sécuriser les opérations, ce qui pose des questions de neutralité perçue et de marge de manœuvre.
- Des risques de réduction de certaines activités de développement dans les zones les plus contestées, au profit d’un recentrage sur l’urgence humanitaire.
Les conséquences varient selon les régions et les secteurs. Certaines organisations ont cherché de nouveaux arrangements logistiques et sécuritaires, d’autres ont réduit leur présence ou déplacé leurs activités. L’impact sur la résilience des communautés, déjà fragilisées par les chocs climatiques, économiques et sécuritaires, est un point de vigilance majeur.
Reconfigurations géopolitiques et régionales
Le retrait de la MINUSMA s’inscrit dans une reconfiguration plus large des engagements internationaux au Sahel : fin de l’opération Barkhane, transformation du G5 Sahel, montée en puissance de nouveaux partenaires, repositionnement diplomatique de plusieurs États de la région.
Plusieurs dynamiques se superposent :
- Réduction de la présence occidentale militaire et onusienne au Mali, au profit de partenariats bilatéraux plus étroits avec certains États, notamment la Russie.
- Effets d’entraînement régionaux : les débats sur l’efficacité des opérations internationales au Sahel alimentent des discussions au Niger, au Burkina Faso et dans les pays côtiers sur les formes d’appui extérieur jugées acceptables.
- Interrogations sur l’avenir des opérations de paix onusiennes dans des contextes où la légitimité des missions est contestée, alors même que les besoins de stabilisation restent importants.
Pour les pays voisins, le retrait de la MINUSMA pose la question du risque de diffusion des violences, des flux de déplacés et des trafics à travers les frontières, dans un contexte où les groupes armés opèrent déjà à l’échelle régionale. Les États côtiers du Golfe de Guinée, en particulier, suivent de près ces évolutions, conscients des interconnexions entre le nord du Mali, le Burkina Faso, le Niger et leurs propres régions septentrionales.
Incertitudes et éléments à surveiller
Les impacts du retrait de la MINUSMA se déploient dans le temps. Plusieurs tendances restent à observer avec prudence, en s’appuyant sur les travaux d’organisations spécialisées et les données de terrain :
- Évolution des violences contre les civils, les forces de sécurité et les acteurs humanitaires dans les zones anciennement sous forte présence onusienne.
- Capacité de l’État malien à sécuriser durablement les territoires, à fournir des services de base et à instaurer des formes de gouvernance jugées légitimes par les populations.
- Trajectoire du processus de paix avec les groupes armés signataires : reprise d’un dialogue politique, durcissement, fragmentation ou recomposition des alliances.
- Rôle des nouveaux partenaires sécuritaires et perception de leur action par les populations locales, les voisins régionaux et les acteurs internationaux.
Les analyses convergent sur un point : le retrait de la MINUSMA ne constitue ni la cause unique des difficultés actuelles du Mali, ni une solution en soi. Il amplifie des dynamiques préexistantes – crise de gouvernance, conflits locaux, compétition entre acteurs armés, recompositions géopolitiques – et ouvre une phase d’incertitude où les trajectoires possibles restent multiples.