La sécurité régionale en Afrique de l’Ouest évolue dans un environnement marqué par l’enchevêtrement de crises politiques, sécuritaires, économiques et climatiques. Les cinq prochaines années seront structurées par quelques tendances lourdes déjà visibles : recomposition des alliances internationales, montée en puissance de nouveaux acteurs sécuritaires, extension des violences du Sahel vers le Golfe de Guinée, fragilité des économies et défi démographique.
Plutôt qu’une prédiction unique, l’exercice prospectif repose sur des scénarios plausibles, construits à partir d’éléments observables et de débats d’experts. Trois trajectoires se détachent pour les cinq ans à venir : une régionalisation de l’instabilité, une stabilisation partielle et fragmentée, et une recomposition sécuritaire plus structurée mais incertaine.
Tendances lourdes qui façonneront les cinq prochaines années
Évolution des insurrections jihadistes et violences communautaires
Les données d’ACLED, de l’International Crisis Group (ICG) et de l’ISS Africa montrent une persistance des violences liées aux groupes jihadistes au Sahel central (Mali, Burkina Faso, Niger), avec des dynamiques d’implantation locale combinant coercition, alliances opportunistes et exploitation des griefs socio-économiques. La compétition entre filiales d’Al-Qaïda (JNIM) et de l’État islamique (ISGS/ISWAP) se traduit par des reconfigurations territoriales plutôt qu’un recul net.
Dans les États côtiers du Golfe de Guinée (Bénin, Togo, Côte d’Ivoire, Ghana), plusieurs rapports (Clingendael, ISS, ONU) soulignent une progression des incursions depuis le Burkina Faso, ainsi qu’une présence accrue de réseaux de soutien, même là où les attaques restent sporadiques. Les zones frontalières, déjà marquées par la contrebande, les tensions foncières et la marginalisation des services publics, constituent des espaces de vulnérabilité durable.
Reconfiguration des alliances internationales et retrait partiel occidental
Depuis le retrait des forces françaises du Mali, du Burkina Faso et du Niger et la fin de la MINUSMA au Mali, la présence occidentale directe dans la lutte contre le terrorisme est en recul au Sahel central. Les travaux de think tanks comme l’ICG et le Clingendael Institute soulignent une tendance à la « renationalisation » et à la « régionalisation alternative » de la sécurité, avec la montée en puissance de nouveaux partenariats (Russie, Turquie, compagnies militaires privées) et la création de formats comme l’Alliance des États du Sahel (AES).
Parallèlement, la CEDEAO est fragilisée par les tensions avec les régimes issus de coups d’État, tandis que les organisations sous-régionales et bilatérales (Initiative d’Accra, coopération Côte d’Ivoire–Burkina Faso–Ghana, etc.) cherchent à se repositionner sur la prévention de la contagion vers le sud.
Pressions socio-économiques, démographiques et climatiques
Les projections de la Banque mondiale et de l’OCDE indiquent une croissance démographique rapide, une urbanisation accélérée et une pression continue sur les terres agricoles et les ressources hydriques. Ces tendances accentuent les tensions entre agriculteurs et éleveurs, alimentent l’économie informelle et favorisent la compétition pour le contrôle des ressources (orpaillage, bois, bétail, routes commerciales).
Les groupes armés – jihadistes, milices communautaires ou groupes criminels – tirent parti de ces fragilités pour s’insérer dans les chaînes de valeur locales (taxation des routes, protection des activités illicites, arbitrage de conflits locaux), ce qui complexifie toute réponse strictement militaire.
Scénario 1 : régionalisation et fragmentation de l’instabilité
Ce scénario, considéré par de nombreux analystes comme plausible si les tendances actuelles se prolongent, repose sur une extension progressive des foyers de violence depuis le Sahel central vers le Golfe de Guinée, combinée à une fragmentation accrue des acteurs.
Caractéristiques principales
- Au Sahel central, les groupes jihadistes consolident leur contrôle sur des portions de territoires ruraux, en particulier dans les zones frontalières Burkina Faso–Mali–Niger, avec des administrations parallèles, une justice informelle et des régimes fiscaux coercitifs.
- Les États côtiers voient se multiplier les incidents sécuritaires dans les zones frontalières nord, sous forme d’attaques ciblées contre les forces de sécurité, d’assassinats de relais locaux de l’État et d’intimidation des populations.
- La violence se diffuse sous des formes variées : jihadisme, banditisme armé, milices locales, conflits fonciers armés, criminalité organisée.
- Les réponses étatiques restent fragmentées, marquées par des opérations ponctuelles, des alliances locales fluctuantes et une judiciarisation limitée des violences.
Facteurs moteurs
- Persistance des facteurs structurels de vulnérabilité : pauvreté, marginalisation de certaines régions, faiblesse des services publics, gouvernance locale contestée.
- Capacité des groupes armés à s’adapter, à se déplacer et à exploiter les rivalités locales, combinée à une connaissance fine des terrains ruraux.
- Tensions politiques internes dans plusieurs pays (processus électoraux contestés, transitions militaires, crises de légitimité) mobilisant l’attention des élites au détriment des réformes de fond.
- Affaiblissement ou paralysie des mécanismes régionaux de sécurité collective, en particulier si la crise entre certains États sahéliens et la CEDEAO se prolonge.
Implications stratégiques
- Risque de multiplication de « zones grises » transfrontalières où l’autorité de l’État est contestée, avec un impact sur les corridors commerciaux et les chaînes d’approvisionnement.
- Montée des risques sécuritaires pour les acteurs économiques, humanitaires et de développement, notamment dans les secteurs minier, logistique et agro-pastoral.
- Renforcement possible de discours de stigmatisation communautaire ou religieuse, alimentant des cycles de représailles.
Scénario 2 : stabilisation partielle et sécurisation des zones stratégiques
Ce scénario repose sur l’hypothèse d’une capacité accrue de certains États à contenir la violence dans des espaces délimités, à sécuriser les zones urbaines et les infrastructures clés, tout en acceptant de facto l’existence de zones de faible présence étatique.
Caractéristiques principales
- Dans plusieurs capitales et grandes villes, les niveaux de violence restent relativement contenus, grâce à une concentration des moyens de sécurité, à des dispositifs de renseignement renforcés et à une coopération accrue entre services.
- Les corridors routiers et les infrastructures stratégiques (ports, grands axes commerciaux, sites miniers majeurs) bénéficient d’une protection prioritaire, notamment à travers des dispositifs sécuritaires publics ou hybrides.
- Des zones rurales périphériques demeurent fortement exposées, avec des formes d’« accommodation » plus ou moins explicites entre communautés locales, acteurs économiques et groupes armés.
- Les États côtiers parviennent à limiter la fréquence des attaques sur leur territoire, tout en restant confrontés à des menaces persistantes dans les régions frontalières.
Facteurs moteurs
- Renforcement progressif des capacités des forces de sécurité, notamment en matière de renseignement, de mobilité et de coordination interservices, soutenu par des partenaires régionaux et internationaux.
- Mise en œuvre partielle de réformes de gouvernance locale, de programmes de développement ciblés et d’initiatives de dialogue dans certaines zones prioritaires.
- Adaptation des acteurs économiques et humanitaires, qui réorganisent leurs opérations pour fonctionner dans un environnement de risque maîtrisé mais non nul.
- Maintien d’une coopération sécuritaire régionale minimale, malgré les tensions politiques, autour de la lutte contre le terrorisme, le trafic de drogue et la criminalité transfrontalière.
Implications stratégiques
- Coexistence de poches de relative stabilité et de zones de haute insécurité, nécessitant des analyses fines par territoire plutôt qu’une lecture nationale uniforme.
- Risque de « normalisation » d’une insécurité chronique dans certaines régions, avec un impact sur la cohésion sociale et la confiance dans l’État.
- Opportunités limitées mais réelles pour des investissements ciblés et des programmes de développement, à condition d’intégrer la gestion des risques dans la durée.
Scénario 3 : recomposition sécuritaire et régionalisme sélectif
Ce scénario envisage une recomposition plus structurée des architectures de sécurité, à la fois au niveau national et régional, sans pour autant aboutir à une pacification complète. Il repose sur l’affirmation de nouvelles coalitions régionales et de partenariats extérieurs diversifiés.
Caractéristiques principales
- Consolidation de formats régionaux alternatifs ou complémentaires à la CEDEAO, comme l’Alliance des États du Sahel, avec des coopérations renforcées en matière de défense, de renseignement et de contrôle des frontières.
- Multiplication de partenariats sécuritaires bilatéraux (formation, équipements, appui technique) avec des acteurs extra-régionaux (Russie, Turquie, pays du Golfe, mais aussi Union européenne et États-Unis sur des volets ciblés).
- Intégration accrue des enjeux de sécurité dans les politiques de développement, avec des programmes combinant appui aux services publics locaux, gestion des conflits fonciers, emplois pour les jeunes et prévention de l’extrémisme violent.
- Émergence de dispositifs hybrides associant forces publiques, acteurs privés de sécurité et mécanismes communautaires de gestion de la sécurité, sous des formes plus ou moins encadrées.
Facteurs moteurs
- Prise de conscience accrue, au sein des élites politiques et économiques, du coût macroéconomique et politique de l’insécurité prolongée.
- Pression des partenaires internationaux pour des réformes de gouvernance et une meilleure articulation entre sécurité, justice et développement.
- Capacité de certains États à stabiliser des zones pilotes, servant de vitrines pour des approches intégrées de sécurité et de développement.
Implications stratégiques
- Reconfiguration des équilibres géopolitiques en Afrique de l’Ouest, avec une diversification des partenaires et une compétition accrue entre modèles d’appui sécuritaire.
- Possibilité de réductions localisées de la violence, mais persistance de foyers d’instabilité là où les réformes de gouvernance restent limitées.
- Importance croissante des enjeux de régulation des acteurs de sécurité privés et communautaires, pour limiter les risques d’abus et de fragmentation.
Interactions entre scénarios et facteurs à surveiller
Ces scénarios ne sont pas exclusifs : différentes parties de la région peuvent suivre des trajectoires distinctes simultanément. Un État côtier peut, par exemple, s’orienter vers une stabilisation partielle de ses zones urbaines (scénario 2), tout en étant affecté par une régionalisation de l’instabilité à ses frontières (scénario 1) et par une recomposition de ses partenariats sécuritaires (scénario 3).
Plusieurs facteurs méritent une attention particulière dans les cinq prochaines années :
- Évolutions politiques internes : transitions, réformes constitutionnelles, élections contestées ou apaisées, qui influenceront la légitimité des gouvernements et leur marge de manœuvre.
- Trajectoire des alliances régionales : degré de coopération ou de confrontation entre blocs politiques (par exemple entre certains États sahéliens et la CEDEAO) et impact sur la circulation des biens, des personnes et des forces de sécurité.
- Capacité des États à investir dans les services publics de base dans les zones périphériques (éducation, santé, justice, infrastructures), souvent identifiées par la recherche comme un facteur clé de résilience.
- Dynamique des économies locales, notamment dans les secteurs sensibles (orpaillage, pastoralisme, transports, commerce transfrontalier), où se jouent des équilibres entre économie formelle, informelle et criminalisée.
- Effets cumulés du changement climatique sur les conflits d’usage des ressources, en particulier dans les zones agro-pastorales déjà fragilisées.
Pour les acteurs régionaux et internationaux, l’enjeu sera moins de parier sur un scénario unique que de développer des capacités d’adaptation, fondées sur une compréhension fine des dynamiques locales, une veille régulière et une articulation plus étroite entre sécurité, gouvernance et développement.