Comprendre la rivalité JNIM–EIGS au Mali
La rivalité entre le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM, affilié à Al-Qaïda) et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS, branche de l’État islamique) structure depuis plusieurs années le paysage jihadiste au Mali et, plus largement, au Sahel central. Cette rivalité n’est ni linéaire, ni uniforme : elle connaît des phases d’affrontements ouverts, des périodes de cohabitation tendue et des arrangements locaux plus ou moins stables.
Au Mali, l’évolution récente de cette compétition s’inscrit dans un environnement transformé par le retrait des forces internationales, la montée en puissance des forces armées maliennes (FAMa) appuyées par des partenaires russes, la recomposition des groupes armés signataires de l’Accord d’Alger et l’extension géographique des violences vers le Niger, le Burkina Faso et les pays côtiers.
Qui sont JNIM et l’EIGS au Mali ?
Le JNIM est une coalition formée en 2017, regroupant plusieurs factions jihadistes sahéliennes (dont Ansar Dine, Al-Mourabitoune et la Katiba Macina), placée sous l’égide d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Le mouvement s’appuie sur :
- des réseaux anciens dans le nord du Mali (Kidal, Tombouctou, Gao) ;
- une implantation profonde au centre (régions de Mopti, Ségou, Koulikoro) via la Katiba Macina ;
- des liens étroits avec certains segments de communautés peules, mais aussi avec d’autres groupes (Dogon, Bambara, etc.), selon des configurations locales.
L’EIGS, apparu autour de 2015–2016, a d’abord été très présent dans la zone dite des « trois frontières » (Mali–Niger–Burkina Faso), notamment au nord de Ménaka, dans la région de Gao côté malien, et dans l’ouest nigérien. Il se caractérise par :
- une allégeance à l’État islamique et un discours plus centralisé sur le « califat » ;
- un ancrage fort dans certains réseaux peuls transfrontaliers, mais aussi des alliances opportunistes avec d’autres groupes ;
- une stratégie longtemps marquée par une violence très élevée à l’égard de civils perçus comme proches des milices ou des groupes rivaux.
Les deux organisations partagent une idéologie jihadiste, mais divergent sur leurs chaînes de commandement, leurs priorités stratégiques et leurs modes de gouvernance locale. Cela nourrit une rivalité durable, même lorsque des arrangements temporaires apparaissent.
De la confrontation ouverte à la recomposition des lignes de front
À partir de 2019–2020, les affrontements directs entre JNIM et EIGS se sont intensifiés, en particulier dans les régions de Gao et de Ménaka et dans la zone frontalière avec le Niger. Plusieurs éléments expliquent cette montée en tension :
- compétition pour le contrôle des routes (trafics, taxation de l’économie locale, circulation de bétail et de marchandises) ;
- concurrence pour l’implantation sociale auprès de communautés rurales, notamment peules, mais aussi touarègues et daoussahak ;
- divergences doctrinales sur la gestion des alliances avec des acteurs locaux (milices communautaires, groupes armés signataires, notables).
Dans la zone de Ménaka, l’EIGS a mené de vastes offensives contre des groupes armés touaregs (en particulier liés au Mouvement pour le salut de l’Azawad – MSA – et au GATIA), mais aussi contre des communautés considérées comme hostiles. JNIM, de son côté, a parfois cherché à tirer avantage de ces affrontements pour consolider son influence dans d’autres zones, notamment au centre du Mali.
Les données de terrain et les bases de données de conflits (comme ACLED) montrent que le pic de confrontation inter-jihadiste se situe entre 2020 et 2022, avec des combats intenses et des déplacements massifs de population, en particulier dans les zones rurales de Ménaka et de Gao.
Vers une « cohabitation conflictuelle » ?
Depuis 2022–2023, plusieurs travaux académiques et rapports d’organisations spécialisées suggèrent une évolution vers des formes plus nuancées de rivalité :
- dans certaines zones, les affrontements directs JNIM–EIGS semblent moins fréquents qu’au plus fort de la guerre interne ;
- des arrangements locaux ou des « non-agressions » tacites peuvent exister, souvent très pragmatiques, pour éviter l’épuisement mutuel et se concentrer sur d’autres adversaires (forces étatiques, milices, groupes armés signataires) ;
- la priorité donnée par les deux organisations à la confrontation avec l’État et ses alliés (forces maliennes, partenaires étrangers) peut réduire ponctuellement l’intensité du conflit entre elles.
Cette évolution ne signifie pas une alliance stratégique durable. Les deux organisations restent concurrentes sur le plan idéologique, organisationnel et territorial. La cohabitation est souvent fragile, dépendante de rapports de force très localisés et de la capacité de chaque groupe à mobiliser des combattants et des ressources.
Impact du retrait international et du repositionnement de l’État malien
Le retrait de la MINUSMA et la fin de l’opération Barkhane ont profondément modifié l’environnement sécuritaire. Les FAMa, appuyées par des partenaires russes, ont accru leur présence dans plusieurs régions, notamment au centre et au nord du pays. Cette évolution a plusieurs effets sur la rivalité JNIM–EIGS :
- reconfiguration des priorités : la pression militaire accrue dans certaines zones incite les groupes à réallouer leurs forces, parfois au détriment des affrontements inter-jihadistes ;
- opportunités de conquête : le retrait de certains acteurs internationaux laisse des vides sécuritaires dans lesquels JNIM et EIGS cherchent à s’insérer, en proposant leur propre ordre, justice et taxation ;
- effets de la stratégie étatique : les opérations menées avec des supplétifs locaux ou des milices peuvent accentuer des clivages communautaires, dont JNIM et EIGS tirent parti pour recruter et se légitimer auprès de populations se sentant marginalisées ou ciblées.
Dans ce contexte, JNIM semble maintenir une capacité d’adaptation élevée, en combinant violence, négociation locale et intégration dans des conflits fonciers ou communautaires préexistants. L’EIGS, de son côté, a connu des phases de recul dans certaines zones (notamment à la suite de contre-offensives locales ou de pressions conjointes) mais conserve une capacité de nuisance significative, surtout dans les espaces transfrontaliers peu contrôlés.
Zones de friction actuelles et déplacements de la rivalité
La rivalité JNIM–EIGS n’est pas uniforme sur tout le territoire malien. Plusieurs tendances se dégagent :
- Nord et nord-est (Gao, Ménaka) : ces régions restent des espaces clés de compétition, du fait de leur position stratégique vers le Niger et le Burkina Faso, et de l’importance des routes commerciales et des flux de bétail. L’EIGS y a longtemps été dominant dans certaines zones rurales, mais sa position est contestée par des contre-mobilisations locales et la pression combinée d’autres acteurs armés.
- Centre du Mali (Mopti, Ségou, Koulikoro) : JNIM, via la Katiba Macina, demeure l’acteur jihadiste principal. L’EIGS y est plus discret, même si des circulations de combattants et des influences doctrinales existent. La rivalité y prend davantage la forme d’une compétition diffuse pour le recrutement et l’influence que de combats directs.
- Extension régionale : la rivalité se projette au-delà du Mali, notamment au Niger et au Burkina Faso, où les mêmes réseaux jihadistes interagissent, parfois sous des appellations différentes mais avec des continuités d’hommes, de familles et de circuits économiques.
Dans plusieurs localités, la perception des populations est moins centrée sur la distinction JNIM/EIGS que sur la capacité de chaque groupe à offrir une forme de sécurité minimale, de justice rapide ou de protection contre d’autres menaces (milices rivales, banditisme, abus de forces armées). Cette dimension locale relativise la logique purement « JNIM contre EIGS » et montre l’importance des dynamiques communautaires et économiques.
Effets sur les acteurs locaux et les risques à surveiller
Pour les populations et les acteurs économiques, la rivalité JNIM–EIGS se traduit par :
- une multiplication des régimes de contrôle (taxation, justice, règles de circulation) selon les zones et les périodes ;
- des reconfigurations rapides d’alliances locales, où certains groupes communautaires, milices ou trafiquants peuvent changer de camp en fonction des rapports de force ;
- un risque élevé de violences ciblées contre ceux perçus comme collaborateurs de l’un ou l’autre camp, ou de l’État.
Pour les organisations internationales, ONG et entreprises, plusieurs risques stratégiques méritent une attention particulière :
- volatilité territoriale : un territoire dominé par JNIM à un moment donné peut passer sous influence de l’EIGS, ou inversement, avec des implications différentes en termes de pratiques de gouvernance et de risques pour les civils ;
- instrumentalisation des acteurs civils : la compétition pour le contrôle social peut conduire chaque groupe à renforcer la surveillance des populations, à imposer des restrictions de mouvement ou à cibler des leaders communautaires ;
- effet de contagion régionale : l’évolution de la rivalité au Mali influence directement les dynamiques au Niger et au Burkina Faso, et, par ricochet, les risques dans les pays côtiers du Golfe de Guinée, notamment via les axes de mobilité pastorale et commerciale.
Perspectives : vers quel type de rivalité ?
À court terme, la rivalité JNIM–EIGS au Mali devrait continuer à osciller entre confrontation ouverte dans certaines zones, cohabitation pragmatique ailleurs et repositionnements rapides en fonction des pressions militaires et des opportunités locales.
Plusieurs facteurs pèseront sur son évolution :
- la capacité de l’État malien à consolider une présence territoriale durable, perçue comme légitime par les populations locales ;
- l’adaptation des deux organisations face aux changements de contexte (retrait ou redéploiement d’acteurs internationaux, évolution des alliances communautaires, pression régionale) ;
- les dynamismes transfrontaliers avec le Niger et le Burkina Faso, où les mêmes réseaux jihadistes testent des stratégies pouvant ensuite être réimportées au Mali ;
- les trajectoires internes des deux mouvements (pertes de cadres, scissions locales, émergence de figures concurrentes) pouvant renforcer ou affaiblir la cohésion de chaque camp.
La rivalité JNIM–EIGS reste ainsi un élément central, mais non exclusif, pour comprendre la violence armée au Mali. Elle s’imbrique avec des conflits locaux, des enjeux de gouvernance et des recompositions régionales qui dépassent largement le seul face-à-face entre deux organisations jihadistes.