Comment éviter un éclatement du Sahel en zones d’influence ?

Le Sahel est au cœur d’une recomposition géopolitique rapide : retraits partiels ou totaux des forces occidentales, montée en puissance d’acteurs militaires russes, affirmation de nouvelles coalitions régionales (Alliance des États du Sahel), tensions avec la CEDEAO, et persistance d’une conflictualité armée diffuse. Dans ce contexte, la crainte d’un éclatement du Sahel en zones d’influence concurrentes – sur les plans sécuritaire, politique et économique – est désormais centrale dans les débats stratégiques.

L’enjeu n’est pas seulement la rivalité entre grandes puissances. Il concerne aussi la fragmentation interne des États, le renforcement des acteurs armés non étatiques et l’érosion de cadres régionaux de coopération. Éviter un éclatement durable suppose de comprendre les dynamiques à l’œuvre, les acteurs impliqués et les marges de manœuvre encore disponibles.

Comprendre ce que signifie un « éclatement en zones d’influence »

L’expression « éclatement en zones d’influence » renvoie à plusieurs niveaux de fragmentation :

  • Fragmentation externe : différenciation nette des ancrages internationaux (Russie, Occident, puissances régionales) selon les pays ou même selon les régions à l’intérieur d’un même État.
  • Fragmentation interne : coexistence de territoires contrôlés de facto par l’État, par des groupes armés jihadistes, des milices communautaires, des groupes criminels ou des compagnies militaires privées.
  • Fragmentation régionale : affaiblissement des organisations régionales (CEDEAO, G5 Sahel défunt, Union africaine) au profit de coalitions plus restreintes et politisées.

Le risque n’est pas uniquement la multiplication d’« enclaves de sécurité » sous tutelle de partenaires extérieurs, mais la constitution de régimes de gouvernance différenciés, parfois concurrents, qui compliquent la gestion des frontières, des flux économiques et des réponses aux menaces transnationales (jihadisme, trafics, migrations forcées).

Dynamiques récentes qui alimentent le risque de fragmentation

Retrait et recomposition des présences militaires extérieures

Les dernières années ont été marquées par :

  • la fin de l’opération Barkhane et le départ des forces françaises du Mali, du Burkina Faso et du Niger ;
  • le retrait de la MINUSMA du Mali, laissant un vide onusien dans un contexte de conflit actif ;
  • la montée en puissance de partenariats sécuritaires alternatifs, notamment avec la Russie, sous des formats étatiques et para-étatiques (compagnies militaires privées, structures de sécurité hybrides).

Ces recompositions se font sur fond de tensions politiques fortes entre certains régimes militaires sahéliens et des partenaires occidentaux, ce qui favorise une polarisation des alignements. Le risque est de voir se constituer des « blocs de sécurité » rivaux, avec des doctrines, des équipements et des chaînes de commandement difficilement compatibles.

Crise des cadres régionaux de coopération

La suspension ou le retrait de plusieurs pays sahéliens de la CEDEAO, la fin de facto du G5 Sahel et la création de l’Alliance des États du Sahel (AES) illustrent une recomposition régionale rapide. Cette évolution répond à des logiques internes de légitimation des régimes militaires, mais aussi à des divergences sur les modalités de lutte contre le terrorisme, la gestion des transitions politiques et les sanctions économiques.

L’affaiblissement de cadres régionaux inclusifs complique la coordination des politiques sécuritaires, économiques et migratoires. Il accroît aussi le risque que les États côtiers du Golfe de Guinée (Bénin, Togo, Ghana, Côte d’Ivoire) développent des stratégies de sécurisation de leurs frontières nord en relative autonomie, renforçant la segmentation entre « Sahel central » et « bande côtière ».

Renforcement des acteurs armés non étatiques

Les groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda (JNIM) ou à l’État islamique (EIGS et affiliés), ainsi que diverses milices d’auto-défense et groupes criminels, consolident des formes de contrôle territorial dans plusieurs zones rurales et transfrontalières. Dans certains cas, ils imposent des normes de gouvernance, de justice et de fiscalité informelle.

Ces acteurs deviennent des « autorités de fait » dans des espaces où l’État est peu présent. Leur insertion dans les économies locales (taxation de l’orpaillage, contrôle de routes commerciales, protection de certains trafics) crée des zones d’influence qui ne sont pas directement liées à une puissance étrangère, mais qui interfèrent avec les stratégies étatiques et internationales.

Quels leviers pour éviter un éclatement durable en zones d’influence ?

Reconstituer des cadres régionaux inclusifs plutôt que des blocs antagonistes

Un premier enjeu consiste à limiter la formation de blocs régionaux hermétiques. Cela suppose :

  • de préserver des canaux de dialogue entre les États de l’AES, la CEDEAO, l’Union africaine et les pays côtiers, y compris lorsque les relations politiques sont tendues ;
  • d’articuler des formats flexibles de coopération (coalitions ad hoc, accords bilatéraux ou trilatéraux) avec des cadres plus larges, pour éviter la multiplication de dispositifs incompatibles ;
  • de privilégier des agendas thématiques communs (lutte contre les trafics, sécurisation des corridors commerciaux, gestion pastorale, climat) qui dépassent les clivages politiques.

L’objectif n’est pas de revenir à des architectures institutionnelles identiques à celles du passé, mais d’éviter que les désaccords politiques sur les transitions ou les alliances militaires se traduisent par une rupture durable des mécanismes de coordination régionale.

Renforcer les capacités étatiques sans les enfermer dans une logique de tutelle

La question de la « zone d’influence » renvoie souvent à la crainte d’une tutelle sécuritaire ou politique exercée par une puissance extérieure. Limiter ce risque implique de :

  • diversifier les partenariats (formation, équipements, appui institutionnel) pour éviter une dépendance excessive à un seul acteur ;
  • ancrer les coopérations dans des cadres transparents et contractualisés, avec une visibilité sur les engagements, les coûts et les mécanismes de reddition de comptes ;
  • mettre l’accent sur les fonctions régaliennes de base (justice, police, administration territoriale) plutôt que sur la seule projection militaire, afin de réduire l’espace laissé aux autorités de fait non étatiques.

La consolidation de l’État ne se limite pas à l’appui aux forces armées. Elle passe par la capacité à fournir des services, à gérer les conflits locaux (foncier, pastoralisme, chefferies) et à garantir un minimum de prévisibilité pour les populations et les acteurs économiques.

Articuler sécurité, économie et gouvernance locale dans les zones frontalières

Les espaces transfrontaliers – entre Mali, Burkina Faso, Niger, mais aussi avec le Bénin, le Togo, la Côte d’Ivoire ou le Nigeria – sont au cœur des recompositions en cours. Ils concentrent à la fois :

  • des flux économiques formels et informels stratégiques (marchandises, bétail, or, carburant) ;
  • des mobilités pastorales et commerciales anciennes, structurantes pour les communautés ;
  • une forte présence de groupes armés, qui tirent profit des failles de la gouvernance frontalière.

Limiter la constitution de zones d’influence concurrentes dans ces espaces suppose :

  • une coopération frontalière pragmatique entre États, y compris lorsque les relations politiques sont dégradées ;
  • une meilleure intégration des acteurs locaux (chefferies, organisations de producteurs, transporteurs, commerçants) dans les dispositifs de concertation ;
  • des politiques économiques et fiscales adaptées qui réduisent l’attrait des régimes de taxation imposés par les groupes armés.

Les États côtiers ont un rôle particulier à jouer dans cette articulation, en évitant que leurs stratégies de « sanctuarisation » des zones portuaires et urbaines ne se traduisent par un abandon durable des marges frontalières nord à des acteurs armés ou à des partenaires extérieurs uniques.

Limiter la concurrence entre agendas internationaux

L’intervention de multiples acteurs internationaux – États, organisations régionales, institutions financières, agences onusiennes, ONG – peut produire des effets contradictoires si les agendas ne sont pas coordonnés. Le risque est alors de voir chaque partenaire se concentrer sur « son » pays ou « sa » zone, en fonction de priorités propres, contribuant à la fragmentation.

Pour réduire ce risque, plusieurs pistes se dégagent :

  • renforcer la planification conjointe entre bailleurs et organisations régionales, avec une attention aux continuités territoriales (corridors, bassins fluviaux, zones pastorales) plutôt qu’aux seules frontières administratives ;
  • éviter la duplication d’initiatives de stabilisation ou de développement sur des périmètres réduits, au détriment de zones moins visibles mais stratégiques ;
  • intégrer systématiquement les effets régionaux des sanctions, embargos ou conditionnalités, afin de limiter les impacts différenciés qui peuvent pousser certains États à chercher des protecteurs alternatifs.

Prendre en compte les perceptions et les demandes des sociétés sahéliennes

Les dynamiques d’alignement international sont largement influencées par les perceptions des populations et des élites locales. Les discours sur la « souveraineté », le rejet de certaines présences étrangères ou la valorisation de nouveaux partenaires s’inscrivent dans des histoires longues de relations inégales, de promesses non tenues et de frustrations socio-économiques.

Éviter un éclatement en zones d’influence implique de :

  • reconnaître la diversité des attentes entre zones rurales, villes secondaires et capitales, ainsi qu’entre groupes sociaux ;
  • inclure davantage les acteurs non étatiques (société civile, organisations professionnelles, autorités religieuses et coutumières) dans la définition des priorités de sécurité et de développement ;
  • réduire les asymétries d’information sur les accords de défense, les partenariats sécuritaires et les projets de développement, afin de limiter les rumeurs et les instrumentalisations politiques.

Une gouvernance plus transparente des partenariats internationaux peut contribuer à atténuer la perception de « protectorats » ou de « zones sous tutelle », qui nourrit les discours de rupture radicale.

Tendances lourdes et signaux faibles à surveiller

Plusieurs tendances structurantes orientent l’avenir du Sahel :

  • la consolidation de coalitions régionales alternatives (comme l’AES) et leur éventuelle institutionnalisation durable ;
  • la poursuite de la projection de groupes jihadistes vers les pays côtiers, qui peut inciter ces derniers à développer des architectures sécuritaires de plus en plus autonomes par rapport au Sahel central ;
  • l’ancrage de nouveaux partenariats sécuritaires avec des puissances extérieures, dont la durabilité et les modalités de sortie restent incertaines ;
  • la pression démographique, climatique et économique, qui accentue les tensions locales sur les ressources et alimente les recompositions armées.

Parmi les signaux faibles à suivre de près :

  • l’évolution des alliances locales entre groupes armés, milices et autorités étatiques, qui peut redessiner rapidement les équilibres territoriaux ;
  • les transformations des routes de trafics (or, carburant, stupéfiants), susceptibles de déplacer les centres de gravité de la violence ;
  • les débats internes aux organisations régionales africaines sur la réforme de leurs mécanismes de sécurité collective et de prévention des coups d’État.

L’avenir du Sahel ne se résumera probablement pas à un partage simple en « zones d’influence » clairement délimitées. Le risque majeur est plutôt celui d’une mosaïque de régimes de sécurité et de gouvernance hétérogènes, parfois concurrents, qui compliquent la protection des populations, la circulation des biens et la gestion des crises. Les marges de manœuvre existent encore pour limiter cette fragmentation, à condition d’articuler intelligemment échelles locale, nationale et régionale, et de considérer les sociétés sahéliennes comme des acteurs à part entière, et non comme de simples objets de rivalités géopolitiques.

Table of contents

To remember

  • Le risque d’éclatement du Sahel renvoie à une fragmentation externe, interne et régionale des cadres de sécurité et de gouvernance.
  • La recomposition des présences militaires étrangères et la crise des organisations régionales alimentent la polarisation en blocs rivaux.
  • Les groupes armés non étatiques construisent leurs propres zones d’influence, liées aux économies locales et aux failles de l’État.
  • Éviter l’éclatement suppose de reconstruire des coopérations régionales inclusives, plutôt que des alliances exclusives.
  • Le renforcement des États doit dépasser la seule dimension militaire et intégrer justice, services publics et gouvernance locale.
  • Les espaces transfrontaliers sont des nœuds stratégiques où se jouent sécurité, économie et légitimité politique.
  • La coordination entre agendas internationaux est essentielle pour limiter la concurrence de « projets » et de « zones ».
  • Les perceptions et demandes des sociétés sahéliennes influencent fortement les choix d’alignement et les dynamiques d’alliance.

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