Les retraits militaires étrangers au Sahel et dans une partie de l’Afrique de l’Ouest – forces françaises, européennes, onusiennes ou américaines – alimentent un débat intense : ont-ils aggravé la situation sécuritaire, ou révélé des fragilités déjà présentes ? L’enjeu dépasse le seul Sahel central (Mali, Burkina Faso, Niger) et touche les pays côtiers du Golfe de Guinée, inquiets d’un « effet domino ».
Ce que recouvrent les « retraits militaires étrangers »
Depuis 2020, plusieurs mouvements majeurs se sont succédé :
- fin progressive de l’opération française Barkhane et de la force européenne Takuba au Mali, puis au Burkina Faso et au Niger ;
- retrait accéléré de la MINUSMA (mission de l’ONU au Mali) en 2023, à la demande des autorités maliennes ;
- remise en cause de la coopération militaire avec la France au Burkina Faso (2023) puis au Niger (2023–2024) ;
- réduction ou redéploiement de certains dispositifs américains (notamment au Niger en 2024).
Dans le même temps, d’autres acteurs ont pris davantage de place : compagnies militaires privées russes ou assimilées, instructeurs étrangers, nouveaux accords de défense. Il ne s’agit donc pas d’un « vide total », mais d’un basculement de partenariats et de modes d’intervention.
Une insécurité déjà en forte dégradation avant les retraits
Les données disponibles (ACLED, rapports de l’International Crisis Group, ISS Africa, Small Arms Survey) montrent une hausse continue des violences bien avant les retraits massifs :
- au Mali, la montée en puissance des groupes jihadistes (JNIM, État islamique au Grand Sahara) est antérieure à 2020, avec une extension vers le centre du pays et les frontières burkinabè et nigérienne ;
- au Burkina Faso, les attaques se multiplient à partir de 2016–2017, avec une déstabilisation rapide des zones rurales et frontalières ;
- au Niger, les régions de Tillabéri et Diffa sont affectées depuis plusieurs années par des violences liées à la fois au bassin du lac Tchad et au Liptako-Gourma.
Ces dynamiques s’expliquent par un ensemble de facteurs : gouvernance locale fragile, sentiment d’abandon des populations, conflits fonciers et pastoraux, économie informelle et trafics, rivalités entre groupes armés, stratégies d’implantation des organisations jihadistes. Les opérations étrangères ont parfois permis de neutraliser des chefs ou de perturber des réseaux, mais n’ont pas enrayé ces tendances lourdes.
Parler d’une situation « aggravée uniquement » par les retraits occulte donc la profondeur des causes structurelles et la trajectoire déjà dégradée de la sécurité dans la région.
Quels effets directs des retraits sur la violence armée ?
Plusieurs éléments ressortent des analyses récentes, même si les données restent partielles et parfois contestées.
Perte de capacités aériennes, de renseignement et de logistique
Les forces nationales ont perdu, avec les retraits occidentaux et onusiens, un appui important en :
- renseignement (imagerie, interceptions, surveillance aérienne) ;
- mobilité (hélicoptères, avions de transport, moyens routiers protégés) ;
- soutien médical et logistique.
Cette réduction de capacités complique la tenue de vastes territoires ruraux et frontaliers, déjà difficiles d’accès. Dans certaines zones, les groupes armés ont profité de fenêtres d’opportunité pour reprendre l’initiative, notamment là où les forces internationales jouaient un rôle de « tampon » ou de dissuasion.
Reconfiguration des zones de contrôle et des routes de mobilité
Le départ de contingents étrangers ou onusiens a entraîné une reconfiguration rapide des espaces :
- certaines bases ou emprises ont été reprises par les forces nationales ou leurs alliés, mais sans toujours disposer des moyens nécessaires pour sécuriser l’environnement immédiat ;
- dans d’autres cas, le retrait a créé des « trous sécuritaires » temporaires, exploités par des groupes jihadistes ou des milices locales ;
- les routes commerciales et de transhumance se sont adaptées, parfois en se déplaçant vers des corridors plus risqués, alimentant les risques d’extorsion et de violences contre les civils.
Les effets varient fortement selon les régions : certaines localités ont vu la présence étatique se renforcer, d’autres ont basculé dans une zone de non-droit de facto.
Impact différencié sur les violences contre civils
Les statistiques de violences contre les civils montrent des variations contrastées. Dans certaines zones, la fin de certaines opérations étrangères, souvent critiquées pour les bavures ou dommages collatéraux, a pu réduire ponctuellement la violence directe liée aux frappes. Mais dans de nombreux cas, la diminution de la pression militaire sur les groupes armés s’est traduite par :
- une intensification des exactions contre les populations accusées de collusion avec l’adversaire ;
- une multiplication de recrutements forcés, de pillages et de taxation illégale ;
- une augmentation des déplacements forcés de populations.
Les rapports d’ONG et d’organisations internationales soulignent aussi une hausse de certaines violences imputées à des forces nationales ou à des supplétifs (milices, groupes d’auto-défense), dans un contexte de guerre asymétrique et de méfiance envers certaines communautés.
Effets politiques et symboliques : souveraineté, légitimité, attentes
Les retraits étrangers ne sont pas seulement militaires ; ils sont aussi éminemment politiques.
Renforcement du discours de souveraineté
Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les autorités de transition ont fait des retraits un marqueur de souveraineté retrouvée. Ce discours rencontre un écho réel dans une partie de l’opinion, fatiguée d’une présence étrangère jugée inefficace et parfois intrusive.
Ce repositionnement peut renforcer, à court terme, la légitimité politique interne. Mais il crée aussi une attente forte : si la sortie des partenaires occidentaux était présentée comme une condition de l’amélioration sécuritaire, les populations attendent des résultats rapides, difficiles à obtenir dans un contexte de conflit prolongé.
Recomposition des alliances et dépendances extérieures
Les retraits occidentaux ont été partiellement compensés par d’autres partenariats, notamment avec la Russie et certains acteurs privés de sécurité. Cette recomposition ne supprime pas la dépendance extérieure, mais la déplace.
Les effets sur la sécurité restent difficiles à mesurer de manière indépendante, faute de données fiables et de transparence sur les mandats, les règles d’engagement et les chaînes de commandement. Plusieurs analyses soulignent toutefois :
- un recentrage des efforts sur la protection des régimes et des centres urbains stratégiques ;
- une priorité donnée à la lutte militaire, avec un risque de marginalisation des dimensions politiques, sociales et économiques de la crise ;
- des zones d’ombre sur la conduite des opérations et le traitement des violations des droits humains.
Conséquences régionales : Sahel, pays côtiers et corridors transfrontaliers
Les retraits ne se limitent pas aux frontières des pays concernés. Ils modifient l’équilibre régional.
Risque de débordement vers les pays côtiers
Les pays du Golfe de Guinée (Bénin, Togo, Côte d’Ivoire, Ghana) renforcent leurs dispositifs sécuritaires dans les zones frontalières avec le Burkina Faso et le Niger. Les incursions de groupes armés dans le nord du Bénin et du Togo, déjà documentées, montrent que la pression se déplace vers le sud.
La réduction des capacités étrangères au Sahel central, combinée à la fragilité des frontières, peut faciliter :
- la circulation de combattants et d’armes ;
- le déplacement de certaines activités criminelles (trafic de carburant, bétail, or, drogues) ;
- la recherche de nouvelles zones de repli et de ressources par les organisations jihadistes.
Espaces transfrontaliers et gouvernance locale
Les zones frontalières – souvent peu administrées, avec une forte mobilité pastorale et commerciale – sont particulièrement sensibles. Le retrait des forces internationales y réduit parfois les dispositifs conjoints (patrouilles coordonnées, échanges de renseignements, appui logistique), alors même que ces espaces nécessitent une coopération étroite entre États.
Les acteurs locaux (chefferies, comités villageois, associations) restent des pivots essentiels pour la gestion des tensions et la circulation de l’information. Sans appui durable à ces structures, le risque est de voir se multiplier des arrangements locaux de sécurité, parfois en lien avec des groupes armés ou des milices, qui peuvent à terme alimenter de nouveaux cycles de violence.
Les retraits ont-ils « aggravé » la situation ? Une réponse nuancée
Plusieurs éléments peuvent être distingués.
Aggravation conjoncturelle dans certaines zones
Dans des espaces où la présence étrangère jouait un rôle direct de dissuasion ou de soutien aux forces locales, le retrait a pu :
- accélérer la perte de contrôle de certaines localités rurales ;
- faciliter la recomposition de sanctuaires pour les groupes armés ;
- augmenter, à court terme, la vulnérabilité des civils.
Ces effets sont particulièrement visibles là où les forces nationales ne disposaient pas encore des moyens, de la logistique ou de la confiance des populations nécessaires pour prendre le relais.
Révélation de fragilités structurelles
Au-delà de ces effets conjoncturels, les retraits ont surtout mis en lumière des fragilités profondes :
- dépendance de longue date à des appuis extérieurs pour la sécurité de vastes portions du territoire ;
- faiblesse de la gouvernance locale, de la justice et des services publics dans les zones rurales ;
- tensions communautaires et concurrence pour les ressources, que la seule action militaire ne peut résoudre ;
- manque de mécanismes régionaux robustes et pérennes de coopération sécuritaire.
Les retraits ne créent pas ces fragilités, mais ils les rendent plus visibles, en obligeant les États et leurs partenaires à repenser les modèles de sécurité et de gouvernance territoriale.
Un moment de bascule plutôt qu’une cause unique
Les retraits militaires étrangers apparaissent moins comme une cause unique d’aggravation que comme un moment de bascule dans un conflit déjà profondément enraciné. Ils modifient les équilibres de forces, redistribuent les alliances, et accélèrent certains processus (recomposition des groupes armés, déplacement des fronts, renforcement ou affaiblissement de régimes).
L’évolution à moyen terme dépendra de plusieurs facteurs :
- la capacité des États à reconstruire des forces de sécurité mieux ancrées localement et plus responsables ;
- l’articulation entre réponses militaires, politiques et socio-économiques ;
- la qualité des nouveaux partenariats internationaux, en termes de transparence, de respect des droits et d’efficacité ;
- le rôle des communautés locales et des autorités traditionnelles dans la gestion des conflits et la médiation.
L’enjeu central reste moins la présence ou l’absence de tel partenaire étranger que la construction de systèmes de sécurité et de gouvernance capables de répondre aux réalités locales, dans un environnement régional très interconnecté.