Les images de foules rassemblées à Bamako, Ouagadougou ou Niamey sont souvent présentées comme la preuve d’un « soutien massif » aux juntes militaires. Pourtant, ce soutien est plus complexe, plus fluctuant et plus conditionnel qu’il n’y paraît. Il mêle adhésion, résignation, calcul pragmatique, peur et absence d’alternative crédible.
Plutôt que de se demander si « les populations » soutiennent ou non les juntes, il est plus pertinent d’analyser qui soutient, pourquoi, jusqu’à quand et à quelles conditions.
Ce que montrent – et ne montrent pas – les images de soutien populaire
Les mobilisations pro-junte en Afrique de l’Ouest, particulièrement au Mali, au Burkina Faso et au Niger, ont plusieurs caractéristiques récurrentes :
- Une forte centralisation urbaine : les grandes manifestations ont lieu dans les capitales (Bamako, Ouagadougou, Niamey), parfois dans quelques grandes villes régionales, beaucoup plus rarement dans les zones rurales.
- Une mobilisation organisée : syndicats, associations, mouvements de jeunesse, leaders religieux, influenceurs locaux, relais politiques ou économiques jouent un rôle clé dans la mise en scène de ces rassemblements.
- Un discours très politisé : dénonciation de la « France », critique des élites politiques civiles, mise en avant de la souveraineté nationale, soutien à de nouvelles alliances (Russie, Turquie, etc.).
Ces éléments ne suffisent pas à conclure à un soutien massif et homogène de « la population » :
- Les manifestations ne sont pas forcément représentatives des zones rurales, où vivent la majorité des habitants, notamment au Sahel.
- La participation peut être motivée par la conviction, mais aussi par le conformisme social, l’opportunisme (se rapprocher du nouveau pouvoir), voire la crainte de paraître hostile au régime.
- Les opposants potentiels peuvent s’autocensurer, par prudence, surtout lorsque les libertés publiques sont restreintes.
Les images de foule donnent donc une indication sur la capacité des juntes à mobiliser une partie de la population urbaine, mais elles ne permettent pas, à elles seules, de mesurer la profondeur ni la durabilité du soutien.
Les raisons profondes d’un accueil initial souvent favorable
Les coups d’État récents se produisent dans un contexte de forte désillusion vis-à-vis des régimes civils et des partenaires internationaux. Plusieurs facteurs alimentent un accueil initialement positif ou, au minimum, compréhensif :
Fatigue vis-à-vis des élites politiques civiles
Dans de nombreux pays, une partie de la population associe les gouvernements civils à :
- la corruption et la captation des ressources publiques ;
- la mauvaise gouvernance (services publics défaillants, clientélisme) ;
- l’incapacité à améliorer les conditions de vie malgré des décennies de discours réformateurs.
Le coup d’État est alors perçu comme une sanction symbolique infligée à des dirigeants jugés inefficaces ou déconnectés.
Insécurité persistante et sentiment d’abandon
Au Sahel central (Mali, Burkina Faso, Niger), la progression des groupes jihadistes et des milices armées a profondément marqué les populations, en particulier rurales. Beaucoup ont le sentiment que :
- l’État ne les protège pas ;
- les forces de sécurité sont mal équipées, mal commandées ou parfois prédatrices ;
- les partenaires internationaux n’ont pas enrayé la dégradation sécuritaire.
Dans ce contexte, un pouvoir militaire promettant de « reprendre le contrôle du territoire » et de « mener une guerre totale contre le terrorisme » peut apparaître comme une option de dernier recours, même si les capacités réelles sont limitées.
Frustrations vis-à-vis des partenaires extérieurs
Les ressentiments envers certains partenaires, notamment la France, s’appuient sur :
- la perception d’une présence militaire étrangère inefficace ;
- des mémoires coloniales et postcoloniales encore vives ;
- le sentiment que les priorités des partenaires ne coïncident pas toujours avec celles des populations locales.
Les juntes capitalisent sur ces frustrations en se présentant comme les défenseurs de la souveraineté et en proposant un repositionnement géopolitique (diversification des alliances, rapprochement avec de nouveaux partenaires). Cette rhétorique trouve un écho réel auprès d’une partie de la jeunesse urbaine.
Un soutien souvent conditionnel, évolutif et fragmenté
Le « soutien » aux juntes n’est ni monolithique ni stable. Il varie selon les catégories sociales, les régions et l’évolution de la situation.
Clivages entre villes et campagnes
Les capitales concentrent :
- les élites administratives et économiques ;
- les médias et les réseaux sociaux ;
- les groupes militants les plus visibles.
Les zones rurales, elles, sont davantage exposées :
- aux violences armées (groupes jihadistes, milices, forces régulières) ;
- aux représailles et aux déplacements forcés ;
- à la dégradation des services (écoles, santé, marchés).
Les attentes vis-à-vis des juntes y sont donc plus directement liées à la sécurité quotidienne et à l’accès aux ressources de base. Le soutien y est souvent plus pragmatique : la loyauté va à l’acteur (État, groupe armé, milice, chef local) qui offre le plus de protection ou de marges de manœuvre.
Jeunesses urbaines et capital politique des juntes
Une partie des jeunesses urbaines voit dans les juntes :
- des acteurs capables de rompre avec un ordre politique jugé verrouillé ;
- une opportunité de redistribuer certaines positions (postes, marchés publics, visibilité politique) ;
- un vecteur d’affirmation nationale face à l’extérieur.
Cependant, ce capital politique peut s’éroder rapidement si :
- les promesses d’amélioration sécuritaire ne se matérialisent pas ;
- les restrictions des libertés publiques s’accentuent ;
- la situation économique se dégrade (sanctions, inflation, chômage).
Peur, contrôle de l’espace public et absence d’alternative
Dans les régimes militaires, la répression des voix critiques, la surveillance des médias et la criminalisation de certaines formes de contestation limitent l’expression publique de l’opposition. Le « soutien » apparent peut alors être en partie :
- un silence contraint, lié à la peur des représailles ;
- une attitude d’attente, faute d’alternative politique organisée ;
- un accommodement provisoire avec le pouvoir en place.
Le degré réel d’adhésion reste donc difficile à mesurer, d’autant que les outils classiques (sondages, enquêtes d’opinion) sont rares, parfois impossibles à mener dans un contexte de crise sécuritaire et politique.
Les limites et risques d’un soutien fondé sur la rupture
Le soutien initial aux juntes repose souvent sur une promesse de rupture : rupture avec les élites politiques précédentes, avec certains partenaires extérieurs, avec des politiques jugées inefficaces. Cette promesse comporte plusieurs limites.
Des attentes très élevées, des marges de manœuvre limitées
Les populations attendent simultanément :
- une amélioration rapide de la sécurité ;
- un soulagement économique (baisse des prix, accès à l’emploi, services de base) ;
- une reconnaissance symbolique (dignité nationale, souveraineté).
Or, les juntes héritent de systèmes marqués par :
- des institutions fragiles ;
- une dépendance économique forte (aide extérieure, importations) ;
- des conflits armés enracinés dans des dynamiques locales complexes (foncier, pastoralisme, marginalisation de certaines communautés).
La capacité des régimes militaires à répondre rapidement à ces attentes est donc structurellement limitée, ce qui expose à des désillusions.
Consolidation autoritaire et fragilisation des espaces de débat
Pour se maintenir, les juntes ont tendance à :
- réduire l’espace des partis politiques et des médias indépendants ;
- criminaliser certaines formes de contestation au nom de la sécurité ou de la lutte contre la « subversion » ;
- s’appuyer sur des mouvements de soutien très politisés, parfois hostiles à toute critique.
Cette dynamique peut, à moyen terme, affaiblir la confiance d’une partie de la population, notamment lorsque les difficultés économiques et sécuritaires persistent.
Pourquoi la question du « soutien populaire » reste difficile à trancher
Évaluer le soutien réel aux juntes implique de prendre en compte plusieurs contraintes méthodologiques :
- Manque de données fiables : les sondages indépendants sont rares, parfois impossibles à mener dans certaines zones.
- Biais de visibilité : les manifestations spectaculaires sont largement relayées, tandis que les formes discrètes de désaccord (abstention, murmures, départs, refus de coopérer) sont peu visibles.
- Contextes de peur ou de surveillance : ils limitent la sincérité des réponses et des expressions publiques.
Plutôt que d’opposer un « oui » ou un « non » tranché, il est plus rigoureux de considérer que :
- une partie des populations, notamment urbaines, adhère réellement au discours de rupture et de souveraineté porté par les juntes ;
- une autre partie se montre pragmatique ou résignée, en l’absence d’alternative crédible ou dans un contexte d’insécurité aiguë ;
- des segments significatifs de la société demeurent critiques ou méfiants, même s’ils s’expriment peu publiquement.
Le rapport des populations aux juntes est donc mieux compris comme un équilibre mouvant entre adhésion, contrainte, calcul et attente. Cet équilibre peut évoluer rapidement en fonction de trois variables clés : la trajectoire sécuritaire, la situation économique et le degré de fermeture politique.