La question du rôle des femmes dans les groupes armés est souvent abordée sous un angle réducteur : victimes passives, épouses de combattants ou, à l’inverse, figures « exceptionnelles » de femmes combattantes. Les recherches récentes en Afrique de l’Ouest montrent un paysage beaucoup plus complexe, où les femmes occupent une diversité de fonctions, tant au sein des organisations jihadistes que dans les milices communautaires, les groupes d’auto-défense ou les rébellions politico-militaires.
Comprendre ces rôles est crucial pour analyser les dynamiques de violence, les stratégies de recrutement et, surtout, les perspectives de sortie de crise et de réintégration.
Des rôles multiples, bien au-delà de la figure de la « combattante »
Les études sur les conflits armés en Afrique de l’Ouest (Nigeria, bassin du lac Tchad, Sahel central, Liberia, Sierra Leone, Côte d’Ivoire, Casamance, etc.) convergent sur un point : les femmes sont présentes dans presque toutes les dimensions des groupes armés, mais souvent de manière peu visible.
Rôles logistiques et de soutien
Dans de nombreux contextes, la première fonction des femmes au sein des groupes armés est logistique :
- préparation et transport de vivres ;
- hébergement de combattants ou de cadres dans les villages ou quartiers urbains ;
- collecte d’informations, observation des mouvements de forces de sécurité ;
- soins de base, soutien médical rudimentaire, accompagnement des blessés.
Ces activités peuvent paraître « secondaires », mais elles conditionnent la capacité d’un groupe à durer dans le temps, à circuler et à se fondre dans la population. Dans certaines zones rurales sahéliennes, les réseaux féminins jouent un rôle discret mais central dans la logistique quotidienne des groupes armés, notamment en matière d’approvisionnement.
Rôles domestiques et familiaux
Les femmes sont aussi souvent assignées à des fonctions domestiques : cuisine, entretien des camps, prise en charge des enfants, y compris ceux des combattants tués. Dans les groupes jihadistes ou les milices communautaires, la dimension matrimoniale est centrale : mariages forcés, unions arrangées, mais aussi parfois mariages perçus comme « protecteurs » dans des environnements très insécurisés.
Ces unions ont une fonction politique et sociale : consolider les alliances, contrôler la sexualité et la mobilité des femmes, et créer des liens durables entre combattants et communautés locales.
Rôles combattants et opérationnels
Les femmes peuvent également être directement impliquées dans des activités de combat ou d’appui opérationnel, même si cette réalité reste variable selon les contextes :
- participation directe aux combats armés (plus fréquente dans certaines rébellions ou milices que dans les groupes jihadistes sahéliens) ;
- port d’armes pour des missions de protection des camps, des convois ou des points de ravitaillement ;
- utilisation comme vecteurs d’attaques, notamment d’attentats-suicides, comme observé avec Boko Haram et ses factions dans le bassin du lac Tchad.
Dans le cas de Boko Haram, les recherches ont documenté l’utilisation de très nombreuses femmes et jeunes filles comme kamikazes, ce qui ne signifie pas pour autant qu’elles sont toujours volontaires ni qu’elles exercent un pouvoir de décision stratégique au sein du groupe.
Rôles de recrutement, de socialisation et de contrôle social
Les femmes jouent souvent un rôle clé dans la socialisation et le recrutement, en particulier auprès des jeunes :
- normalisation de la présence des groupes armés dans les villages ou quartiers ;
- propagation de récits favorables au groupe (protection, justice, religion, revanche, opportunités économiques) ;
- pression familiale ou communautaire sur des jeunes garçons et filles pour rejoindre une milice ou accepter un mariage avec un combattant.
Dans certaines communautés, des femmes influentes (veuves de combattants, commerçantes, figures religieuses) peuvent contribuer à légitimer ou au contraire à délégitimer un groupe armé. Leur position est donc un enjeu stratégique pour ces organisations.
Entre contrainte, opportunités et stratégies individuelles
Les motivations des femmes au sein des groupes armés ne peuvent pas être réduites à une seule dimension (religieuse, économique ou identitaire). Les travaux de recherche insistent sur des trajectoires souvent hybrides, où se mêlent :
Contraintes et violences subies
De nombreuses femmes entrent dans les groupes armés sous la contrainte :
- enlèvements, notamment dans les zones contrôlées par des groupes jihadistes ou des milices ;
- mariages forcés ou unions imposées à la suite de pressions familiales ou communautaires ;
- absence d’alternative de sécurité dans des zones où l’État est absent et où le groupe armé devient le principal acteur de fait.
Dans ces contextes, l’adhésion au groupe ne signifie pas forcément un soutien idéologique, mais peut être une stratégie de survie, individuelle ou familiale.
Recherche de protection et de statut
Pour certaines femmes, rejoindre ou se rapprocher d’un groupe armé peut représenter une forme de protection contre d’autres violences (banditisme, violences conjugales, stigmatisation sociale) ou une opportunité de reconfigurer leur statut social :
- accès à des ressources (vivres, argent, bétail, butin) ;
- possibilité de se retrouver dans une position plus centrale que dans l’ordre social traditionnel ;
- recherche d’un cadre normatif perçu comme plus « juste » ou plus prévisible, notamment dans certains discours jihadistes sur la moralisation de la vie sociale.
Ces dynamiques restent ambivalentes : ce qui est perçu comme une opportunité peut aussi enfermer durablement les femmes dans des relations de dépendance et de contrôle très strict.
Engagement idéologique ou politique
Une partie des femmes engagées dans des groupes armés le sont aussi pour des raisons idéologiques ou politiques, même si cette dimension est parfois sous-estimée :
- adhésion à un projet religieux ou politique (jihadisme, revendications autonomistes ou indépendantistes, contestation de l’État) ;
- solidarité avec un mari, un frère ou un père déjà engagé ;
- volonté de participer à une lutte perçue comme juste, notamment dans des contextes de marginalisation historique (régions périphériques, minorités, communautés pastorales).
Les trajectoires féminines combinent souvent ces registres : contrainte initiale, puis adaptation, parfois adhésion partielle, ou au contraire résistance discrète.
Femmes, soutien communautaire et ancrage local des groupes armés
Les groupes armés, qu’ils soient jihadistes, communautaires ou criminels, ont besoin d’un minimum de soutien ou de tolérance de la part des populations locales pour survivre. Dans cette relation, les femmes sont des actrices centrales, même lorsqu’elles ne prennent pas les armes.
Interface entre groupes armés et communautés
Les femmes jouent souvent un rôle d’interface :
- négociation informelle de l’accès aux ressources (marchés, puits, pâturages) ;
- transmission d’informations sur les attentes, peurs et griefs des communautés ;
- médiation de tensions au sein des familles entre partisans et opposants à un groupe.
Dans certaines zones rurales du Sahel, les leaders féminins (épouses de notables, responsables d’associations, commerçantes) peuvent influencer la perception locale des groupes armés, en les présentant comme « mal nécessaire », protecteurs, ou au contraire comme une menace.
Économie de guerre et activités féminines
Les activités économiques féminines (petit commerce, transformation et vente de produits agricoles, marchés locaux) sont souvent intégrées à l’économie de guerre :
- paiement de « taxes » ou redevances informelles au bénéfice des groupes armés ;
- utilisation de réseaux commerciaux féminins pour écouler des produits issus de trafics ou de prédation (bétail volé, produits agricoles, biens pillés) ;
- circulation de liquidités et de biens entre zones sous contrôle étatique et zones sous influence de groupes armés.
Les femmes peuvent y être à la fois victimes d’extorsion et actrices d’une économie qui permet, dans certains cas, la survie de leurs familles.
Femmes, désengagement et sortie de la violence
Les femmes ne sont pas seulement des actrices de la violence : elles jouent aussi un rôle dans les dynamiques de désengagement, de médiation et de prévention, que ce soit à l’échelle familiale, communautaire ou locale.
Rôle dans la prévention et la dissuasion
Dans plusieurs contextes ouest-africains, des initiatives communautaires s’appuient sur les femmes pour limiter le recrutement des jeunes :
- sensibilisation au sein des familles, des associations de femmes, des groupes religieux ;
- surveillance informelle des signaux de radicalisation ou de basculement vers la violence ;
- pression sociale pour décourager le départ de jeunes vers les groupes armés.
Ces actions restent toutefois fortement dépendantes du contexte sécuritaire : là où les groupes armés exercent un contrôle direct, la capacité de résistance ouverte des femmes est limitée par les risques de représailles.
Femmes dans les processus de médiation locale
Dans certaines zones, des femmes participent à des mécanismes de médiation entre communautés, milices ou autorités locales :
- intermédiation entre familles de victimes et auteurs de violences ;
- participation à des comités locaux de paix ou de gestion de conflits (foncier, pastoralisme, accès à l’eau) ;
- rôle de « passeuses » entre autorités coutumières, leaders religieux et acteurs armés.
Ces fonctions restent cependant souvent informelles et peu reconnues par les dispositifs officiels de prévention et de résolution des conflits.
Défis de la réintégration des femmes associées aux groupes armés
Les programmes de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) ou de « déradicalisation » ont longtemps été pensés à partir de la figure masculine du combattant. Les femmes associées aux groupes armés (épouses, veuves, cuisinières, logisticiennes, informatrices, ex-combattantes) se heurtent à plusieurs obstacles :
- invisibilisation de leurs rôles, les excluant parfois des programmes officiels ;
- stigmatisation sociale à leur retour, surtout en cas de mariage avec des combattants ou de maternité dans les camps ;
- insuffisance de dispositifs adaptés à leurs besoins spécifiques (santé mentale, prise en charge des enfants, moyens de subsistance autonomes).
Une compréhension fine des rôles effectivement joués par les femmes est donc indispensable pour concevoir des politiques de sortie de crise réalistes et inclusives.
Corriger les idées reçues et intégrer la dimension de genre
L’analyse des groupes armés en Afrique de l’Ouest a longtemps été centrée sur les figures masculines, avec deux conséquences : la sous-estimation du rôle des femmes et la tendance à les réduire à des victimes passives. Les travaux récents invitent à une approche plus nuancée.
Au-delà de l’opposition « victime / actrice »
Les trajectoires féminines au sein des groupes armés se situent souvent dans une zone grise entre victimisation et agentivité :
- une même personne peut être à la fois victime de violences, contrainte à rejoindre un groupe, puis actrice de certaines de ses activités ;
- les marges de manœuvre individuelles sont limitées par les rapports de force, mais elles existent ;
- ignorer cette complexité peut conduire à des politiques publiques inadaptées, soit trop répressives, soit trop aveugles aux responsabilités effectives.
Intégrer le genre dans l’analyse des dynamiques de conflit
La prise en compte du genre ne consiste pas seulement à « ajouter des femmes » dans l’analyse, mais à comprendre comment les rapports sociaux entre hommes et femmes structurent :
- les modes de recrutement et de mobilisation ;
- les formes de contrôle social exercées par les groupes armés ;
- les possibilités de désengagement, de médiation et de réconciliation.
Pour les acteurs institutionnels, les ONG et les entreprises exposées aux risques sécuritaires, cette compréhension est essentielle pour anticiper les évolutions locales, identifier des relais de prévention et concevoir des réponses plus adaptées aux réalités des territoires.