La question de la place de la religion dans le recrutement jihadiste revient systématiquement dès qu’il est question de terrorisme en Afrique de l’Ouest. Dans de nombreux discours publics, la motivation religieuse est présentée comme la cause principale, voire exclusive, de l’engagement dans les groupes armés se réclamant de l’islam. Les travaux de recherche récents, ainsi que les analyses de terrain, proposent une lecture sensiblement plus nuancée.
Plutôt que de demander si la religion est « la » cause du recrutement, il est plus pertinent d’examiner comment la référence religieuse est mobilisée, combinée à d’autres facteurs et intégrée dans des trajectoires individuelles et collectives complexes.
Religion, idéologie et légitimation de la violence
Dans les groupes affiliés à Al-Qaïda ou à l’organisation État islamique au Sahel et dans le Golfe de Guinée, la religion fournit d’abord un cadre idéologique et un langage de légitimation de la violence. Les références au jihad, à l’application de la charia, à la lutte contre « l’injustice » ou la « corruption » sont omniprésentes dans :
- les communiqués officiels et vidéos de propagande ;
- les prêches de certains prédicateurs alliés ou sympathisants ;
- les tribunaux improvisés dans les zones sous contrôle de groupes armés.
Cette dimension idéologique est bien documentée par les travaux académiques et les rapports de think tanks : elle structure le discours des dirigeants, oriente les priorités affichées (lutte contre l’État « impie », contre les forces internationales, contre certains leaders religieux concurrents) et sert de référence identitaire pour distinguer les « vrais croyants » des « ennemis ».
Cependant, cette centralité idéologique au niveau des élites jihadistes ne signifie pas automatiquement que la religion est la motivation principale des recrues ordinaires. De nombreux entretiens de défection ou d’arrestation, ainsi que des enquêtes de terrain, montrent des profils où la connaissance religieuse reste limitée, et où la décision d’adhérer tient à un faisceau de facteurs sociaux, économiques et sécuritaires.
Ce que disent les recherches sur les motivations individuelles
Les études empiriques menées au Sahel et dans le nord des pays côtiers mettent en évidence une combinaison récurrente de facteurs dans les trajectoires d’engagement :
- Recherche de protection dans des contextes où l’État est absent, perçu comme hostile ou abusif, et où les groupes armés apparaissent comme les seuls capables d’assurer une sécurité minimale, parfois accompagnée de justice rapide.
- Griefs locaux liés à des conflits fonciers, à la marginalisation de certains groupes (éleveurs, jeunes ruraux, minorités religieuses ou ethniques), à des abus commis par des forces de sécurité ou des milices d’autodéfense.
- Incitations matérielles : revenus, accès aux butins, possibilités de mobilité, parfois simple promesse de pouvoir subvenir aux besoins de la famille.
- Dynamiques sociales : influence d’un ami, d’un parent, d’un voisin déjà engagé ; pression du groupe ; socialisation progressive dans des milieux où le recours à la violence est normalisé.
- Quête de statut et de reconnaissance pour des jeunes qui se sentent déclassés, humiliés ou sans perspectives dans leur communauté.
La religion intervient souvent comme cadre interprétatif permettant de donner un sens à ces frustrations et de les relier à un récit global : oppression des musulmans, corruption des élites, injustice du système international, nécessité de rétablir un ordre « juste ». Autrement dit, la référence religieuse sert à traduire des problèmes locaux en une cause perçue comme plus grande que soi.
Dans nombre de récits de recrues, la séquence est moins « conviction religieuse profonde puis engagement armé » que « accumulation de griefs et de vulnérabilités, puis rencontre avec un discours religieux qui justifie la violence et propose une solution ». La religion n’est donc ni absente, ni purement décorative, mais elle est rarement la seule clé explicative.
Endoctrinement, socialisation et degrés de religiosité
Une distinction importante concerne la temporalité de la radicalisation religieuse. De nombreux travaux montrent que :
- au moment du recrutement, une partie des nouveaux membres a une connaissance limitée des textes religieux ;
- la formation doctrinale s’intensifie après l’entrée dans le groupe, via des sessions d’endoctrinement, des prêches réguliers, la diffusion de manuels et d’enregistrements ;
- la participation à des opérations armées et à des rituels internes renforce progressivement le sentiment d’appartenance religieuse et guerrière.
La religion devient alors un marqueur identitaire fort, parfois plus fort qu’au moment de l’adhésion. Cette dynamique de socialisation explique pourquoi certains ex-combattants décrivent rétrospectivement une transformation profonde de leurs croyances, alors même que le déclencheur initial de leur engagement était principalement sécuritaire, économique ou social.
Il existe par ailleurs des variations importantes entre :
- les cadres idéologues, souvent dotés d’une formation religieuse plus poussée ;
- les combattants de base, dont la religiosité peut être plus pragmatique, fluctuante, voire instrumentale ;
- les réseaux de soutien locaux, qui peuvent adhérer à certains aspects du discours moral (justice, lutte contre la corruption) sans partager le projet jihadiste global.
La religion comme langage de conflits locaux
Dans plusieurs contextes d’Afrique de l’Ouest, les groupes jihadistes s’insèrent dans des conflits préexistants : tensions entre agriculteurs et éleveurs, rivalités entre chefferies, disputes autour du contrôle de routes commerciales ou de sites miniers, frustrations vis-à-vis de l’administration et des forces de sécurité.
La référence religieuse fonctionne alors comme un langage de mobilisation qui :
- permet de rallier des acteurs hétérogènes (jeunes frustrés, trafiquants, communautés marginalisées) autour d’un récit commun ;
- donne une légitimité morale à des actions violentes qui, sans ce vernis religieux, apparaîtraient comme de simples banditismes ou règlements de comptes locaux ;
- facilite l’extension géographique du conflit en le reliant à des causes transnationales (solidarité avec d’autres fronts jihadistes, opposition aux puissances étrangères).
Dans ce cadre, la religion n’est pas seulement une conviction intime, mais un outil politique et stratégique. Elle structure la manière dont les acteurs perçoivent leurs adversaires, leurs alliés et les populations locales, tout en offrant une grille de lecture simple à des situations sociales complexes.
Idées reçues et débats entre chercheurs
Les analyses disponibles convergent sur plusieurs points, tout en laissant place à des débats :
- Les explications purement religieuses ou purement économiques sont jugées insuffisantes. Les trajectoires d’engagement combinent presque toujours plusieurs dimensions.
- La centralité de la religion varie selon les contextes : plus marquée dans certains espaces où l’offre d’enseignement religieux radical est structurée, moins déterminante dans d’autres où dominent des logiques de survie et de protection.
- Certains chercheurs insistent davantage sur le rôle des réseaux religieux transnationaux et des prédicateurs ; d’autres soulignent la primauté des dynamiques locales (conflits communautaires, gouvernance, économie politique de la violence).
Une zone d’incertitude importante concerne la mesure précise du poids relatif de la religion dans la décision d’engagement : les enquêtes par entretiens sont soumises à de nombreux biais (discours rétrospectifs, désir de se justifier, influence du contexte d’interrogatoire). Les données quantitatives restent limitées et difficiles à comparer d’un pays à l’autre.
Malgré ces limites, un point de consensus se dégage : réduire le recrutement jihadiste à une simple « manipulation religieuse » ou, à l’inverse, à un « pur banditisme » ne permet pas de comprendre les dynamiques à l’œuvre, ni de concevoir des réponses adaptées.
Implications pour les politiques de prévention et de réponse
Pour les acteurs étatiques, les ONG et les organisations internationales, les implications sont multiples :
- Les approches centrées exclusivement sur la contre-propagande religieuse (messages de déradicalisation, campagnes médiatiques) ont un impact limité si elles ne traitent pas les griefs concrets (abus sécuritaires, injustices, marginalisation économique).
- À l’inverse, des politiques uniquement axées sur le développement économique ou l’emploi des jeunes risquent d’ignorer la dimension symbolique et identitaire de l’engagement, qui reste importante pour de nombreux acteurs.
- La coopération avec des acteurs religieux locaux (imams, associations islamiques, leaders coutumiers) peut jouer un rôle clé, à condition de reconnaître la diversité de leurs positions, de ne pas les instrumentaliser et de tenir compte des rivalités internes au champ religieux.
En pratique, comprendre le rôle de la religion dans le recrutement implique de travailler simultanément sur :
- les discours et récits (ce que les groupes disent, promettent, justifient au nom de la religion) ;
- les conditions de vie et les expériences concrètes des populations (sécurité, justice, accès aux ressources, traitement par l’État) ;
- les réseaux sociaux par lesquels transitent les messages et les opportunités d’adhésion (famille, voisinage, lieux de culte, marchés, routes commerciales).
La religion apparaît ainsi moins comme un facteur isolé que comme un carrefour où se rencontrent croyances, identités, injustices perçues et stratégies politiques. C’est dans cette articulation, plutôt que dans une opposition simpliste entre « motivation religieuse » et « motivations matérielles », que se joue l’essentiel du recrutement.