L’horizon 2030 en Afrique de l’Ouest se dessine dans un contexte de fortes incertitudes : coups d’État répétés au Sahel, retrait de plusieurs missions internationales, recomposition des alliances militaires, extension des violences du Sahel vers le Golfe de Guinée, pressions économiques et démographiques. Plutôt qu’une prédiction unique, il est plus pertinent d’envisager plusieurs scénarios sécuritaires plausibles, en combinant dynamiques locales, nationales et régionales.
Un point de départ marqué par la fragmentation sécuritaire
Le paysage sécuritaire ouest-africain est déjà très contrasté. Les pays du Sahel central (Mali, Burkina Faso, Niger) sont confrontés à des insurrections jihadistes enracinées, à des milices communautaires et à un affaiblissement des institutions étatiques. Les pays côtiers (Bénin, Togo, Côte d’Ivoire, Ghana) font face à une pression croissante aux frontières nord, avec des incursions liées aux groupes actifs au Sahel. Le Nigeria reste un épicentre de violences multiformes (jihadisme, banditisme armé, conflits agropastoraux), avec des effets de débordement régionaux.
Parallèlement, la présence internationale est en recomposition : fin de la MINUSMA au Mali, réduction de plusieurs dispositifs occidentaux, montée en puissance de nouveaux partenaires (Russie, Turquie, acteurs du Golfe) et recours accru à des compagnies militaires privées. Les organisations régionales – CEDEAO, Union africaine – traversent des tensions politiques, notamment autour des sanctions et de la gestion des transitions militaires.
Dans ce contexte, trois grands scénarios sécuritaires d’ici 2030 peuvent être esquissés : un scénario de dégradation prolongée et de fragmentation, un scénario de stabilisation relative et de containment, et un scénario de recomposition sécuritaire différenciée, combinant avancées locales et nouveaux risques.
Scénario de dégradation prolongée et de fragmentation
Ce scénario repose sur la poursuite, voire l’accélération, des tendances actuelles de fragilisation étatique et d’extension des violences armées. Il ne s’agit pas de l’effondrement généralisé de tous les États, mais d’une multiplication des « zones grises » : espaces où l’État ne peut plus garantir la sécurité ni fournir les services de base, laissant la place à des acteurs armés non étatiques et à des économies informelles ou criminelles.
Extension géographique des violences
Au Sahel central, les groupes affiliés à Al-Qaïda (JNIM) et à l’État islamique (ISGS/ISWAP) pourraient consolider leur emprise sur des corridors ruraux stratégiques, en s’appuyant sur les conflits locaux (foncier, pastoralisme, rivalités communautaires). La pression vers le sud continuerait, avec une intensification des attaques dans le nord du Bénin et du Togo, voire une progression plus marquée vers des zones plus densément peuplées, y compris au nord de la Côte d’Ivoire et potentiellement du Ghana.
Au Nigeria, une aggravation des violences dans le centre et le nord-ouest – banditisme, enlèvements, conflits agropastoraux – renforcerait les dynamiques transfrontalières de trafics (armes, carburant, bétail, drogues), affectant le Niger, le Bénin et le Cameroun. Les littoraux pourraient connaître un regain de piraterie et de criminalité maritime, en lien avec des réseaux ancrés à terre.
Affaiblissement des institutions et polarisation politique
Dans ce scénario, les transitions militaires au Sahel s’enliseraient, avec des calendriers électoraux repoussés et des tensions récurrentes entre autorités de transition, opposition politique et partenaires régionaux. La défiance envers les organisations régionales se renforcerait, alimentant des dynamiques de repli souverainiste.
L’espace civique pourrait se restreindre davantage dans plusieurs pays : contrôle accru des médias, pression sur les ONG, instrumentalisation de la lutte antiterroriste pour neutraliser certaines oppositions. Cette polarisation limiterait les capacités de médiation sociale et communautaire, pourtant cruciales pour la prévention des violences.
Conséquences pour les acteurs économiques et humanitaires
Une dégradation prolongée se traduirait par une insécurité persistante sur les axes routiers, des risques accrus pour les chaînes d’approvisionnement et une multiplication des déplacements forcés internes et transfrontaliers. Les opérations humanitaires seraient davantage contraintes par les restrictions d’accès, les risques d’enlèvements et la nécessité de négocier avec des acteurs armés de plus en plus fragmentés. Les entreprises opérant dans les secteurs extractifs, logistiques ou agro-industriels seraient exposées à une hausse des risques sécuritaires et réputationnels, notamment en cas de recours à des dispositifs de sécurité controversés.
Scénario de stabilisation relative et de containment
Un second scénario envisage une stabilisation progressive, sans retour rapide à une « normalité » sécuritaire, mais avec un certain confinement des crises les plus graves et une baisse de l’intensité des violences dans certaines zones. Cette trajectoire suppose des compromis politiques internes, un renforcement sélectif des capacités étatiques et une coopération régionale rénovée.
Reconfiguration des réponses étatiques
Dans ce scénario, plusieurs États parviendraient à ajuster leurs stratégies de sécurité, en combinant mieux action militaire, gouvernance locale et réponses socio-économiques. Les armées et forces de sécurité resteraient au cœur des dispositifs, mais avec un effort accru sur la discipline, la réduction des exactions et l’intégration de mécanismes de redevabilité. Des initiatives de dialogue local – avec des communautés, des groupes d’auto-défense, voire certains segments de groupes armés – pourraient contribuer à réduire la violence dans des zones ciblées.
Les transitions politiques au Sahel se traduiraient par des calendriers plus clairs et des arrangements institutionnels permettant une réintégration progressive dans les dispositifs régionaux. La CEDEAO, malgré des tensions persistantes, pourrait adapter ses instruments de sanction et de médiation pour éviter un isolement durable de certains États membres.
Containment vers les pays côtiers
Dans les pays du Golfe de Guinée, la menace jihadiste resterait présente mais contenue, grâce à une combinaison de mesures : renforcement des dispositifs de surveillance aux frontières nord, coopération sécuritaire transfrontalière, investissements ciblés dans les services de base et les infrastructures dans les zones frontalières. Les attaques resteraient ponctuelles et concentrées dans des zones rurales ou forestières, sans basculement massif vers des centres urbains.
Ce containment ne signifierait pas l’absence de violence, mais plutôt une capacité accrue des États à empêcher l’enracinement durable de groupes armés sur leur territoire, en s’appuyant sur des réseaux locaux (chefferies, leaders religieux, associations communautaires) et sur une meilleure intégration des jeunes dans l’économie locale.
Rôle des partenaires internationaux et régionaux
Une stabilisation relative supposerait aussi une adaptation des partenariats internationaux : moins de déploiements lourds, plus de soutien ciblé (formation, renseignement, appui aérien, renforcement des systèmes judiciaires et de police). Les financements internationaux se concentreraient sur quelques priorités : justice, gouvernance locale, lutte contre la corruption, prévention de l’extrémisme violent, adaptation au changement climatique.
Les initiatives régionales, qu’elles soient portées par la CEDEAO, l’Union africaine ou des coalitions ad hoc, joueraient un rôle de coordination, en particulier sur le partage d’information, la gestion des frontières et la lutte contre les trafics transnationaux. L’efficacité de ces dispositifs resterait inégale, mais suffisante pour éviter une extension incontrôlée des crises.
Scénario de recomposition sécuritaire différenciée
Un troisième scénario, sans doute le plus plausible, combine des éléments des deux précédents : certaines zones connaissent une amélioration relative, d’autres s’enfoncent dans la violence ou basculent dans de nouvelles formes d’insécurité. La région se caractérise alors par une mosaïque de situations, avec des trajectoires nationales et locales très contrastées.
Des zones de « consolidation » et des zones de « non-gouvernance »
Dans plusieurs pays, des régions pourraient bénéficier d’efforts coordonnés de stabilisation : programmes de désarmement et de réintégration ciblés, renforcement de l’administration locale, investissements dans les infrastructures et les services sociaux, intégration de mécanismes de justice transitionnelle ou de médiation coutumière. Ces zones de « consolidation » resteraient néanmoins vulnérables à des chocs (crises politiques, chutes de prix des matières premières, catastrophes climatiques).
Parallèlement, d’autres espaces – souvent ruraux, périphériques et transfrontaliers – pourraient devenir des zones de « non-gouvernance », où se combinent présence de groupes armés, économie informelle, trafics et systèmes de gouvernance parallèles. Ces espaces serviraient de réservoirs de ressources et de sanctuaires pour différents acteurs armés, sans nécessairement chercher à renverser les États, mais en négociant avec eux ou en coexistant dans des arrangements ambigus.
Mutation des menaces : du jihadisme aux violences hybrides
D’ici 2030, les menaces pourraient évoluer vers des formes hybrides, mêlant idéologie jihadiste, banditisme, revendications identitaires et enjeux économiques. Des groupes se réclamant du jihadisme pourraient se transformer en acteurs plus opportunistes, centrés sur le contrôle de routes commerciales, de sites miniers artisanaux ou de zones de transhumance. Inversement, des groupes initialement criminels pourraient adopter une rhétorique religieuse ou communautaire pour légitimer leur action.
Les violences urbaines, souvent sous-estimées, pourraient gagner en importance : criminalité organisée, gangs, tensions autour de l’accès au foncier et au logement, contestations socio-économiques dans des métropoles en forte croissance. Ces dynamiques urbaines n’auraient pas nécessairement la forme d’insurrections armées, mais elles pourraient fragiliser davantage la cohésion sociale et la confiance dans les institutions.
Pressions climatiques et économiques comme amplificateurs
Le changement climatique et la variabilité accrue des pluies continueront de peser sur l’agriculture et le pastoralisme, particulièrement dans les zones sahéliennes et soudano-sahéliennes. La compétition pour l’accès à l’eau et aux pâturages pourrait alimenter des conflits locaux, parfois instrumentalisés par des acteurs armés ou des entrepreneurs politiques. Les déplacements saisonniers de populations, déjà importants, pourraient s’intensifier, compliquant la gestion des frontières et des ressources.
Sur le plan économique, les vulnérabilités liées à la dette, aux chocs sur les prix des matières premières et à la dépendance aux importations alimentaires ou énergétiques pourraient accentuer les frustrations sociales, notamment parmi les jeunes. Ces frustrations ne conduisent pas mécaniquement à la violence, mais elles constituent un terreau exploitable par des groupes armés ou des acteurs politiques cherchant à mobiliser le mécontentement.
Facteurs clés qui orienteront les trajectoires d’ici 2030
Les scénarios décrits ne sont pas exclusifs et peuvent coexister selon les pays et les régions. Plusieurs facteurs structurants influenceront la direction prise par l’Afrique de l’Ouest d’ici 2030.
Qualité des transitions politiques et de la gouvernance
La manière dont seront gérées les transitions militaires au Sahel, les alternances politiques dans les pays côtiers et les réformes institutionnelles aura un impact majeur. Des transitions inclusives, avec une place réelle pour les partis d’opposition, les organisations de la société civile et les autorités locales, peuvent contribuer à réduire les tensions et à restaurer une partie de la confiance dans l’État. À l’inverse, des transitions prolongées, peu transparentes ou excluantes risquent de nourrir de nouvelles contestations.
Capacité à articuler sécurité et développement
L’efficacité des réponses sécuritaires dépendra de leur articulation avec des politiques de développement ciblées sur les zones les plus fragiles : régions frontalières, zones rurales enclavées, périphéries urbaines. Les programmes de soutien aux moyens de subsistance, d’accès à l’éducation et à la santé, de gestion inclusive du foncier et des ressources naturelles seront déterminants pour limiter le recrutement par les groupes armés.
Évolution des alliances et de la coopération internationale
La recomposition des partenariats sécuritaires – retrait partiel de certains acteurs occidentaux, montée en puissance d’autres puissances, rôle des compagnies militaires privées – influencera les capacités opérationnelles des États, mais aussi leur légitimité interne et externe. La capacité des organisations régionales à s’adapter, à éviter les fractures durables entre États membres et à proposer des mécanismes de coopération flexibles sera un autre élément central.
Résilience des sociétés et des institutions locales
Au-delà des États centraux, la résilience des sociétés – réseaux communautaires, autorités coutumières et religieuses, associations locales, médias – jouera un rôle décisif. Dans plusieurs contextes, ces acteurs ont déjà montré leur capacité à négocier des cessez-le-feu locaux, à organiser la médiation entre communautés ou à maintenir des services essentiels malgré l’insécurité. Leur reconnaissance et leur intégration dans les stratégies nationales de prévention et de gestion des crises seront un facteur clé d’orientation vers des trajectoires de stabilisation plutôt que de dégradation.
Vers 2030 : une région sous tension, mais non condamnée à la spirale de violence
L’Afrique de l’Ouest d’ici 2030 restera probablement une région sous fortes tensions sécuritaires, marquée par des crises persistantes au Sahel et au Nigeria, et par des risques de contagion vers les pays côtiers. Cependant, la trajectoire n’est pas figée : les marges de manœuvre existent, tant au niveau des États que des sociétés, pour contenir, transformer ou réduire certaines formes de violence.
Pour les acteurs économiques, humanitaires et institutionnels, l’enjeu est d’anticiper cette diversité de trajectoires, en évitant les visions homogénéisantes (« tout le Sahel est perdu », « les pays côtiers sont à l’abri ») et en intégrant les spécificités locales dans l’analyse des risques. La période jusqu’en 2030 sera marquée par des recompositions rapides : les capacités d’adaptation, de lecture fine des contextes et de coopération avec les acteurs locaux seront déterminantes pour évoluer dans cet environnement incertain.