Pourquoi la sécurité s’est-elle dégradée en Afrique de l’Ouest ?

La dégradation de la sécurité en Afrique de l’Ouest résulte d’un ensemble de facteurs politiques, sociaux, économiques et géopolitiques qui se renforcent mutuellement. Loin d’être un phénomène soudain, il s’agit d’un processus progressif, enclenché depuis le début des années 2000 et accéléré après 2011, notamment avec la crise libyenne.

Les dynamiques varient selon les pays – Sahel central, Nigeria, Golfe de Guinée côtier – mais plusieurs mécanismes communs permettent de comprendre pourquoi la région connaît aujourd’hui une insécurité persistante, marquée par l’extension des groupes armés, l’augmentation des violences contre les civils et la fragilisation des États.

Fragilité des États et crise de la gouvernance

Un premier facteur structurant est la faiblesse de nombreuses institutions étatiques. Dans plusieurs pays sahéliens et côtiers, l’État est peu présent hors des capitales et des grands centres urbains. Cette « absence » se traduit par des services publics insuffisants (justice, éducation, santé), une faible régulation économique et une incapacité à arbitrer les conflits locaux.

Les travaux de l’International Crisis Group, de l’ISS Africa et de la Banque mondiale soulignent régulièrement :

  • la centralisation extrême du pouvoir politique et budgétaire, qui marginalise les périphéries rurales ;
  • la corruption et la captation des ressources publiques, qui minent la confiance dans les institutions ;
  • l’instrumentalisation politique de l’armée et des forces de sécurité, souvent perçues comme partisanes ou prédatrices ;
  • la faiblesse de la justice formelle, poussant les populations à recourir à des arrangements coutumiers, religieux ou à des acteurs armés.

Cette crise de gouvernance nourrit un sentiment d’abandon et d’injustice, particulièrement chez les jeunes et dans les zones frontalières. Là où l’État est absent ou perçu comme illégitime, d’autres acteurs – chefs traditionnels, milices, groupes jihadistes, trafiquants – occupent l’espace, offrant parfois une forme d’« ordre » alternatif, même coercitif.

Conflits locaux, foncier et pastoralisme

La dégradation sécuritaire s’enracine également dans des conflits locaux souvent anciens, liés à l’accès à la terre, à l’eau et aux ressources pastorales. Dans de nombreuses zones rurales du Sahel et du nord des pays côtiers, la pression démographique, la variabilité climatique et l’extension des cultures commerciales (coton, anacarde, etc.) intensifient la compétition entre agriculteurs sédentaires et éleveurs transhumants.

Les études de l’OCDE, de l’IIED et de plusieurs centres de recherche ouest-africains montrent que :

  • les couloirs de transhumance sont fragmentés ou fermés, créant des tensions récurrentes ;
  • les systèmes coutumiers de gestion des ressources sont affaiblis, sans être réellement remplacés par des mécanismes étatiques légitimes ;
  • les conflits fonciers sont rarement résolus de manière impartiale, alimentant un sentiment de discrimination.

Les groupes armés, notamment jihadistes, exploitent ces tensions. Ils se positionnent comme arbitres ou protecteurs d’un groupe contre un autre, fournissent une justice rapide (bien que souvent violente) et recrutent parmi les populations qui se sentent lésées. Dans le centre du Mali, au Burkina Faso ou dans certaines zones du Niger, cette imbrication entre conflits communautaires et agendas jihadistes est désormais bien documentée.

Expansion et mutation des groupes jihadistes

La dynamique jihadiste est un élément central, mais non exclusif, de la dégradation sécuritaire. Depuis le début des années 2010, des organisations affiliées à Al-Qaïda (comme le JNIM) et à l’État islamique (notamment l’EIGS et l’ISWAP) se sont implantées durablement au Sahel central et dans le bassin du lac Tchad, avant de projeter progressivement leurs activités vers le Golfe de Guinée.

Les recherches d’ACLED, de Clingendael et de l’ISS Africa mettent en évidence plusieurs caractéristiques :

  • une forte capacité d’adaptation : passage d’attaques spectaculaires à une violence diffuse, harcèlement des forces de sécurité, contrôle de routes et de marchés ;
  • une stratégie d’implantation locale : négociation ou coercition vis-à-vis de communautés, imposition de zakat (impôt), arbitrage de litiges ;
  • une diversification des profils de recrutement : jeunes ruraux marginalisés, membres de groupes pastoraux stigmatisés, mais aussi trafiquants et individus en quête de protection ou de revenus.

Ces groupes tirent parti de la porosité des frontières, de la connaissance fine des terrains ruraux et des faiblesses logistiques des armées nationales. Ils s’inscrivent dans des réseaux transnationaux, tout en restant profondément ancrés dans des dynamiques locales de conflit, ce qui complique toute réponse purement militaire.

Trafics, économie informelle et criminalité organisée

La région ouest-africaine est traversée par de multiples flux illicites : drogues (cocaïne, résine de cannabis), armes légères, or et autres ressources naturelles, migrants. Ces trafics ne sont pas nouveaux, mais leur intensification et leur articulation avec les violences armées contribuent à la dégradation sécuritaire.

Les rapports de l’UNODC, de Small Arms Survey et de la Global Initiative against Transnational Organized Crime soulignent notamment :

  • la transformation de certains corridors sahéliens en routes majeures du narcotrafic transatlantique ;
  • la circulation massive d’armes depuis les stocks libyens et d’autres zones de conflit ;
  • l’implication croisée d’acteurs étatiques corrompus, de groupes armés non étatiques et de réseaux criminels.

Dans certains contextes, les revenus tirés des trafics financent partiellement les groupes jihadistes ou des milices locales. Dans d’autres, ce sont des segments de l’appareil d’État qui tirent profit de ces flux, ce qui affaiblit encore davantage la légitimité des institutions et brouille la frontière entre sécurité publique et intérêts privés.

Chocs régionaux et effets de contagion

La dégradation sécuritaire en Afrique de l’Ouest est également le produit de chocs régionaux. La crise libyenne de 2011 a joué un rôle majeur en favorisant la dispersion d’armes et de combattants vers le Sahel. Les travaux de l’ICG et de plusieurs chercheurs montrent que cet afflux a renforcé des rébellions existantes et accru les capacités de groupes armés déjà présents.

Par ailleurs :

  • les crises politiques répétées (coups d’État au Mali, au Burkina Faso, au Niger, transitions contestées ailleurs) fragilisent les appareils sécuritaires et créent des fenêtres d’opportunité pour les groupes armés ;
  • les tensions diplomatiques entre États, ou entre certains pays et leurs partenaires internationaux, compliquent la coopération régionale ;
  • les reculs ou reconfigurations des opérations internationales (MINUSMA au Mali, forces françaises, initiatives du G5 Sahel) modifient l’équilibre sécuritaire et la répartition des responsabilités.

Ces dynamiques créent un effet de contagion : des zones auparavant considérées comme relativement stables, notamment dans le Golfe de Guinée (nord du Bénin, du Togo, de la Côte d’Ivoire), sont désormais exposées à des incursions et à des tentatives d’implantation de groupes armés venant du Sahel.

Pressions démographiques, urbaines et sociales

L’Afrique de l’Ouest connaît l’une des croissances démographiques les plus rapides au monde. Cette dynamique s’accompagne d’une urbanisation accélérée et d’une forte proportion de jeunes. Lorsque ces transformations ne s’accompagnent pas d’opportunités économiques et d’inclusion politique, elles peuvent devenir des facteurs d’instabilité.

Plusieurs études de la Banque mondiale, de l’OCDE et de think tanks régionaux mettent en avant :

  • un chômage et un sous-emploi massifs des jeunes, en particulier dans les périphéries urbaines et les zones rurales enclavées ;
  • une économie informelle dominante, peu régulée, qui offre des opportunités mais aussi une grande précarité ;
  • des frustrations liées à la corruption, au népotisme et aux inégalités perçues entre élites urbaines et populations rurales.

Ces frustrations ne conduisent pas mécaniquement à la violence, mais elles créent un terreau favorable à la mobilisation par des entrepreneurs politiques, religieux ou criminels. Les groupes extrémistes, qu’ils soient jihadistes ou non, capitalisent souvent sur ces sentiments d’injustice et de marginalisation.

Changements climatiques et vulnérabilités environnementales

Le changement climatique n’est pas une cause directe de la violence, mais il agit comme un multiplicateur de risques. Au Sahel, la variabilité accrue des pluies, la dégradation des sols et la pression sur les ressources hydriques accentuent les tensions entre groupes d’usagers (agriculteurs, éleveurs, pêcheurs).

Les analyses du GIEC, de l’UNEP et de programmes de recherche sahéliens montrent que :

  • les cycles de sécheresse et d’inondations perturbent les systèmes agricoles et pastoraux traditionnels ;
  • les déplacements saisonniers deviennent plus incertains, augmentant les risques de conflits locaux ;
  • les ménages vulnérables sont plus enclins à se tourner vers des économies de survie, légales ou illégales, y compris les trafics.

Dans ce contexte, les groupes armés peuvent se présenter comme des protecteurs de certains groupes socioprofessionnels, ou comme des fournisseurs d’accès à des ressources (pâturages, points d’eau, routes de transhumance), renforçant ainsi leur emprise locale.

Limites et effets ambivalents des réponses sécuritaires

Face à la montée des violences, les États ouest-africains et leurs partenaires ont privilégié, dans un premier temps, des réponses essentiellement sécuritaires : opérations militaires, états d’urgence, alliances régionales, recours à des forces étrangères ou à des compagnies militaires privées.

Ces réponses ont parfois permis de contenir certains groupes ou de reprendre des localités, mais plusieurs limites sont largement documentées :

  • capacités matérielles et humaines limitées des armées nationales, exposées à de lourdes pertes ;
  • allégations récurrentes de violations des droits humains par des forces étatiques ou par des milices supplétives, qui alimentent les ressentiments locaux ;
  • absence de solutions politiques durables sur les causes profondes : gouvernance, justice, inclusion économique.

Dans certains cas, la multiplication d’acteurs armés – forces nationales, milices d’auto-défense, groupes jihadistes, compagnies militaires privées – complexifie encore le paysage sécuritaire et rend plus difficile la protection des civils. La littérature spécialisée insiste sur le risque de « militarisation » de la gestion de crises qui sont, à la base, autant politiques et sociales que sécuritaires.

Une dégradation sécuritaire systémique et différenciée

La dégradation de la sécurité en Afrique de l’Ouest ne peut donc pas être attribuée à un seul facteur, ni à un seul type d’acteur. Elle résulte de l’articulation :

  • d’États fragiles, parfois contestés, aux marges mal contrôlées ;
  • de conflits locaux non résolus, instrumentalisés par différents acteurs ;
  • de l’expansion de groupes jihadistes et criminels, insérés dans des réseaux transnationaux ;
  • de pressions démographiques, économiques et climatiques qui accentuent les vulnérabilités ;
  • et de réponses sécuritaires qui peinent à traiter les racines politiques et sociales des crises.

Les trajectoires nationales restent toutefois contrastées. Certains pays côtiers ont, jusqu’ici, limité la propagation des violences par une combinaison de réformes sécuritaires, de politiques de développement ciblées et de coopérations régionales renforcées. D’autres connaissent au contraire une extension rapide des zones d’insécurité.

Les débats actuels parmi chercheurs, praticiens et décideurs portent moins sur le constat – largement partagé – de la dégradation sécuritaire, que sur les voies possibles pour en sortir : recomposition des partenariats internationaux, réformes de gouvernance, négociations locales, ou encore nouvelles approches de la justice et de la réconciliation. Autant de chantiers qui conditionneront l’évolution de la situation dans les années à venir.

Table des matières

À retenir

  • La dégradation sécuritaire en Afrique de l’Ouest est un phénomène progressif et systémique, non un basculement soudain.
  • La fragilité des institutions étatiques et la crise de gouvernance créent un vide exploité par divers acteurs armés.
  • Les conflits locaux autour du foncier et du pastoralisme sont au cœur de nombreuses dynamiques de violence.
  • Les groupes jihadistes se développent en articulant agendas transnationaux et ancrage profond dans les réalités locales.
  • Les trafics et l’économie criminelle financent et structurent une partie des acteurs armés, en lien avec certaines élites.
  • Les chocs régionaux, notamment la crise libyenne et les coups d’État sahéliens, ont amplifié les vulnérabilités existantes.
  • Pressions démographiques, chômage des jeunes et urbanisation rapide nourrissent un terreau de frustrations.
  • Le changement climatique agit comme multiplicateur de risques en intensifiant la compétition pour les ressources.
  • Les réponses essentiellement militaires montrent leurs limites lorsqu’elles ne s’accompagnent pas de réformes politiques et sociales.
  • Les trajectoires nationales restent différenciées, laissant une marge d’action pour infléchir les tendances actuelles.

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