La multiplication de projets de développement dans des contextes de conflit armé – Sahel central, nord du Nigeria, zones frontalières du Niger ou du Burkina Faso – soulève une question récurrente : ces programmes fonctionnent-ils réellement, ou risquent-ils au contraire d’alimenter les tensions ? La réponse est nuancée : certains dispositifs améliorent concrètement les conditions de vie et réduisent certaines vulnérabilités, tandis que d’autres restent sans impact notable, voire aggravent les dynamiques locales de conflit.
Ce que recouvre un « programme de développement » en zone de conflit
En contexte instable, le terme « développement » recouvre des réalités très hétérogènes :
- Infrastructures et services de base : routes, forages, écoles, centres de santé, électrification rurale.
- Programmes de moyens d’existence : appui à l’agriculture et à l’élevage, microcrédit, formation professionnelle, soutien aux petites entreprises.
- Approches « stabilisation » et « résilience » : projets combinant aide humanitaire, réhabilitation rapide et renforcement des institutions locales.
- Initiatives de cohésion sociale : dialogues intercommunautaires, mécanismes locaux de médiation, soutien à la justice coutumière ou formelle.
Depuis les années 2000, une partie de ces programmes est pensée dans une logique « développement pour la paix » ou « prévention de l’extrémisme violent », avec l’idée que la réduction de la pauvreté et des inégalités contribuerait à diminuer l’attractivité des groupes armés. Cette hypothèse reste cependant débattue dans la littérature académique.
Ce que montrent les recherches récentes sur l’efficacité
Les travaux portant sur l’Afghanistan, l’Irak, mais aussi le Sahel et le bassin du lac Tchad convergent sur plusieurs points :
Des effets positifs, mais souvent limités et localisés
- Amélioration ciblée des conditions de vie : l’accès à l’eau, à la santé ou à l’éducation progresse lorsque les infrastructures sont effectivement construites et entretenues. Des études en zones rurales sahéliennes montrent des gains concrets sur la sécurité alimentaire et les revenus, en particulier pour l’agriculture irriguée et l’élevage.
- Renforcement de certains services publics : dans quelques cas, la présence de services de base (écoles, centres de santé, état civil) favorise un début de ré-ancrage de l’État dans des zones longtemps négligées, à condition que les fonctionnaires soient réellement présents et perçus comme relativement impartiaux.
- Réduction de certaines tensions locales : des projets bien conçus de gestion des ressources naturelles (points d’eau, pâturages, couloirs de transhumance) peuvent diminuer ponctuellement les conflits entre agriculteurs et éleveurs, lorsqu’ils s’appuient sur des mécanismes de gouvernance inclusifs.
Des impacts sécuritaires indirects et incertains
- Pas de lien mécanique entre pauvreté et violence : les recherches en Afrique de l’Ouest montrent que l’engagement dans les groupes armés répond à un faisceau de facteurs (griefs politiques, quête de protection, dynamiques communautaires, opportunités économiques, trajectoires individuelles), et non à la seule pauvreté.
- Les projets peuvent réduire certains griefs… ou en créer de nouveaux : lorsqu’ils sont perçus comme captés par une élite locale, ou comme favorisant un groupe au détriment d’un autre, ils nourrissent un sentiment d’injustice, parfois exploité par les acteurs armés.
- Les effets sur le recrutement jihadiste restent débattus : plusieurs évaluations dans le Sahel et le nord du Nigeria montrent que des programmes de formation ou de microcrédit peuvent améliorer les perspectives individuelles, sans pour autant réduire clairement le niveau global de violence.
Les principaux facteurs d’échec ou d’effets pervers
En zone de conflit, les programmes de développement ne sont pas neutres. Ils s’insèrent dans des rapports de force complexes, où État, groupes armés, milices et acteurs économiques cherchent à contrôler les ressources.
Accès limité et dépendance à la sécurité
- Zones inaccessibles : une partie importante des territoires contrôlés ou disputés par des groupes armés reste hors d’atteinte des agences de développement, ou n’est accessible que de manière ponctuelle.
- Dépendance aux forces de sécurité : la sécurisation par les armées nationales ou des forces étrangères peut politiser la présence des acteurs du développement, assimilés au camp gouvernemental.
- Volatilité des acquis : des infrastructures peuvent être détruites, pillées ou abandonnées lorsque la situation se dégrade, réduisant à néant des années d’investissement.
Capture et instrumentalisation locales
- Clientélisme et corruption : dans plusieurs pays sahéliens, des évaluations pointent la mainmise d’élites locales sur la sélection des bénéficiaires, les marchés publics ou l’attribution des terres, ce qui renforce des inégalités déjà contestées.
- Effets de légitimation sélective : soutenir exclusivement certaines autorités (chefferies, maires, comités d’auto-défense) peut renforcer des acteurs perçus comme partiaux ou abusifs par une partie de la population.
- Taxation par les groupes armés : dans certaines zones, les groupes jihadistes ou milices prélèvent une part des ressources (matériaux, flux financiers, salaires), ce qui brouille la frontière entre aide au développement et économie de guerre.
Projets déconnectés des dynamiques de conflit
- Analyse insuffisante des conflits locaux : des interventions centrées uniquement sur des indicateurs socioéconomiques (revenus, accès aux services) peuvent ignorer les rivalités foncières, les tensions intercommunautaires ou les pratiques abusives des forces de sécurité.
- Approches trop standardisées : la reproduction de « modèles » de projets (forages, AGR, cash-for-work) sans adaptation fine au contexte local limite fortement leur impact durable.
- Temporalités mal ajustées : des cycles de financement courts (2–3 ans) s’accordent mal avec les transformations profondes nécessaires en matière de gouvernance, de justice ou de confiance entre communautés.
Quand et comment ces programmes fonctionnent-ils mieux ?
Les expériences accumulées en Afrique de l’Ouest mettent en évidence plusieurs conditions favorisant une meilleure efficacité, sans garantir pour autant le succès.
Une compréhension fine des acteurs et des conflits
- Cartographie des pouvoirs locaux : identifier qui contrôle réellement les ressources, qui parle au nom de qui, et quelles sont les lignes de fracture (générationnelles, de genre, statut de « natif » ou « allochtones », éleveurs/agriculteurs, etc.).
- Prise en compte des abus et violences : intégrer dans l’analyse le rôle des forces de sécurité, des milices, des groupes d’auto-défense, ainsi que les dynamiques de représailles.
- Dialogue avec une pluralité d’acteurs : ne pas se limiter aux autorités administratives et coutumières, mais inclure femmes, jeunes, minorités, déplacés, groupes marginalisés.
Des approches intégrées plutôt que strictement sectorielles
- Lien entre services de base, gouvernance et justice : l’accès à l’eau ou à la terre, sans mécanismes de règlement des différends perçus comme légitimes, peut rapidement devenir source de conflit.
- Articulation humanitaire–développement–paix : la réponse aux besoins immédiats (sécurité alimentaire, abris, santé) doit s’articuler avec des actions de plus long terme sur la gouvernance locale, la représentation politique et la gestion des ressources.
- Renforcement des capacités locales existantes : plutôt que créer de nouvelles structures, beaucoup de recherches soulignent l’intérêt de consolider des mécanismes déjà connus des populations (comités de gestion, médiateurs locaux, institutions coutumières) lorsqu’ils restent crédibles et inclusifs.
Une posture de neutralité et de prudence
- Clarté sur le mandat : distinguer autant que possible les objectifs de développement des objectifs strictement sécuritaires, pour éviter que les projets ne soient perçus comme des instruments de contre-insurrection.
- Transparence et critères publics : expliciter les critères de sélection des bénéficiaires et des zones d’intervention limite, sans les supprimer, les accusations de favoritisme.
- Flexibilité et ajustement continu : adapter les modalités (zones, partenariats, types d’activités) en fonction de l’évolution du conflit et des retours des communautés.
Spécificités ouest-africaines à garder en tête
Les zones de conflit en Afrique de l’Ouest présentent des traits communs, mais aussi des différences importantes entre Sahel et Golfe de Guinée.
Poids des enjeux fonciers et pastoraux
Dans de vastes espaces sahéliens et soudano-sahéliens, les conflits autour de la terre, de l’eau et des couloirs de transhumance sont centraux. Des programmes de développement agricole ou d’irrigation, s’ils ne prennent pas en compte les mobilités pastorales et les droits fonciers coutumiers, peuvent renforcer le sentiment d’exclusion de certains groupes (éleveurs, migrants internes, jeunes sans terre).
Frontières poreuses et économies transnationales
Les zones frontalières (Mali–Burkina–Niger, Niger–Nigeria, Burkina–Côte d’Ivoire, etc.) sont marquées par des échanges commerciaux, des trafics et des circulations familiales anciennes. Des projets strictement nationaux, sans coordination transfrontalière, peinent à traiter les causes profondes de l’insécurité, notamment lorsqu’elles sont liées à des routes commerciales ou criminelles régionales.
Crise de confiance envers l’État
Dans plusieurs pays sahéliens, une partie de la population associe l’État à la corruption, à l’impunité ou à des abus sécuritaires. Des programmes mettant en avant la « présence accrue de l’État » sans amélioration tangible de la justice, de l’arbitrage des conflits et du respect des droits peuvent être accueillis avec méfiance, voire rejet.
Que peut-on raisonnablement attendre de ces programmes ?
Les programmes de développement en zone de conflit ne constituent ni une solution miracle, ni une entreprise vaine par principe. Quelques éléments de cadrage permettent de mieux situer leurs effets potentiels :
- Ils peuvent réduire des vulnérabilités spécifiques (pauvreté extrême, insécurité alimentaire, manque d’accès aux services) et ainsi limiter certains facteurs de fragilité, sans pour autant « résoudre » le conflit.
- Ils contribuent à façonner les rapports de pouvoir locaux : selon leur conception, ils peuvent renforcer des acteurs inclusifs et légitimes, ou au contraire consolider des structures de domination contestées.
- Ils ne remplacent pas des réformes politiques et sécuritaires : sans amélioration de la gouvernance, de la justice, de la gestion des forces de sécurité et de la participation politique, leurs effets resteront partiels et réversibles.
- Ils exigent du temps : les transformations profondes (confiance, institutions locales, pratiques de gouvernance) se mesurent sur une décennie ou plus, alors que les cycles de projet restent souvent plus courts.
La question n’est donc pas tant de savoir si les programmes de développement « fonctionnent » ou « ne fonctionnent pas », mais dans quelles conditions, pour qui, et avec quels effets attendus ou inattendus. En contexte de conflit, cette interrogation doit rester au cœur de toute démarche de planification et d’évaluation, afin de limiter les impacts négatifs et de renforcer les dynamiques locales qui favorisent, au minimum, une réduction des vulnérabilités et des injustices perçues.