Les mines transfrontalières alimentent-elles les groupes armés ?

Dans l’espace sahélien et le Golfe de Guinée, les sites miniers situés près des frontières – notamment aurifères – sont souvent présentés comme un « trésor de guerre » pour les groupes armés. La réalité est plus complexe. Les mines ne sont pas toujours contrôlées directement par des organisations jihadistes ou des milices, mais elles s’inscrivent dans des économies transfrontalières où se croisent orpaillage artisanal, trafics, fiscalité informelle et corruption.

Que sont les mines transfrontalières en Afrique de l’Ouest ?

Les mines transfrontalières désignent des sites d’extraction situés à proximité immédiate d’une frontière ou au sein de bassins miniers qui s’étendent sur plusieurs pays. En Afrique de l’Ouest, il s’agit surtout :

  • de sites d’orpaillage artisanal ou semi-mécanisé, souvent informels ou faiblement encadrés ;
  • de concessions industrielles jouxtant des zones de faible présence étatique ;
  • de corridors miniers reliant plusieurs pays (par exemple Mali–Burkina Faso–Niger, ou Burkina Faso–Togo–Ghana–Côte d’Ivoire).

Ces espaces combinent plusieurs caractéristiques favorables aux économies armées :

  • présence limitée ou fragmentée de l’État (forces de sécurité peu nombreuses, administrations absentes ou contestées) ;
  • forte mobilité des personnes, des marchandises et des capitaux ;
  • importance du secteur informel et de la contrebande ;
  • tissu social traversé par des réseaux communautaires et commerciaux transnationaux.

Dans ce contexte, mines et frontières deviennent des ressources à la fois économiques, politiques et sécuritaires.

Comment les groupes armés tirent profit des mines ?

Les groupes armés – jihadistes, milices communautaires, bandits organisés – ne se contentent pas d’« exploiter des mines ». Ils s’insèrent dans des chaînes de valeur déjà existantes, en modulant leur degré de contrôle selon le contexte local.

Taxation et « protection »

Le mécanisme le plus courant est la fiscalité informelle. Des travaux de l’International Crisis Group, de Clingendael et de l’International Peace Information Service montrent que dans plusieurs zones du Liptako-Gourma (Mali–Burkina Faso–Niger) et du nord du Burkina Faso :

  • les groupes armés prélèvent des taxes à l’entrée des sites, sur les puits ou sur les broyeurs ;
  • des redevances sont exigées sur chaque gramme d’or produit ou vendu ;
  • des droits de passage sont imposés sur les routes permettant d’acheminer le minerai ou l’or raffiné vers les marchés frontaliers.

En échange, ces groupes offrent une forme de « protection » contre les vols, les rackets concurrents, ou contre des milices rivales. Dans certains cas, ils arbitrent aussi des conflits entre orpailleurs, propriétaires terriens et chefs locaux, renforçant ainsi leur légitimité auprès de certaines communautés.

Contrôle partiel ou total des sites

Dans quelques zones spécifiques, des groupes armés imposent un contrôle plus direct :

  • régulation des horaires d’accès aux sites ;
  • interdiction d’entrée pour les forces de sécurité ou pour certaines autorités locales ;
  • imposition de règles sociales (tenue vestimentaire, consommation d’alcool, musique, etc.) dans une logique de gouvernance armée.

Des rapports de l’ONU et d’organisations spécialisées sur les flux illicites documentent des cas où des katibas affiliées à Al-Qaïda ou à l’État islamique au Sahel ont temporairement fermé des sites, expulsé des orpailleurs jugés indésirables ou redistribué une partie des revenus à des communautés alliées. Ce type de contrôle reste cependant variable dans le temps et dépend de l’équilibre local des forces.

Participation aux chaînes de commercialisation

Les groupes armés interviennent aussi en aval de la production :

  • sécurisation de convois d’or ou de numéraire ;
  • partenariats tacites avec des acheteurs locaux ou des intermédiaires commerciaux ;
  • implication dans des réseaux de contrebande vers des pays côtiers où l’or est exporté, parfois via des circuits formels.

Dans plusieurs pays du Golfe de Guinée, des études de l’OCDE et de l’UNODC montrent que l’or d’origine sahélienne est mélangé à de l’or local avant d’être exporté vers des centres internationaux de raffinage. Les groupes armés ne contrôlent pas toute la chaîne, mais captent une partie de la valeur à différents maillons, souvent grâce à des alliances avec des acteurs économiques formels et informels.

Les mines alimentent-elles principalement les groupes armés ?

Les mines transfrontalières constituent une source importante de revenus pour certains groupes, mais elles ne sont ni la seule ni toujours la principale. Les recherches académiques et les bases de données comme ACLED ou Small Arms Survey mettent en évidence une pluralité de sources de financement :

  • taxation des routes commerciales (bétail, carburant, produits de consommation) ;
  • rackets sur les marchés locaux et les transporteurs ;
  • trafics divers (armes, drogues, véhicules volés, migrants, etc.) ;
  • contributions forcées ou volontaires de certaines communautés ;
  • rentes liées à des activités agricoles, pastorales ou forestières (bois, charbon de bois, faune sauvage).

La place des mines dans ce portefeuille varie selon :

  • la richesse du sous-sol local et la présence de sites aurifères ;
  • la densité de population et la fréquentation des sites par les orpailleurs ;
  • la concurrence entre groupes armés, milices, forces de sécurité et autorités locales ;
  • les politiques publiques (fermeture de sites, militarisation, légalisation partielle de l’orpaillage).

Dans certaines zones du Burkina Faso ou du Niger, la rente minière peut représenter une part significative des ressources d’un groupe. Dans d’autres, la taxe sur les routes commerciales ou les enlèvements contre rançon demeurent plus lucratifs. Les mines alimentent donc les groupes armés, mais s’inscrivent dans un système économique plus large, plutôt que d’en être l’unique moteur.

Pourquoi les zones minières transfrontalières sont-elles si sensibles ?

Au-delà de la question du financement, les mines transfrontalières jouent un rôle structurant dans les dynamiques de conflit.

Concurrence pour l’accès aux ressources

Les sites aurifères attirent des milliers de personnes : orpailleurs, commerçants, transporteurs, propriétaires d’équipements, intermédiaires financiers. Cette concentration de populations et de capitaux crée :

  • des tensions foncières entre communautés locales, migrants, éleveurs et agriculteurs ;
  • des rivalités entre autorités coutumières et représentants de l’État autour des droits de contrôle et de taxation ;
  • des conflits entre exploitants artisanaux et compagnies minières industrielles.

Les groupes armés exploitent ces tensions en se posant en protecteurs d’une communauté, en arbitres de conflits, ou en défenseurs de l’accès à la ressource. Cette instrumentalisation renforce leur ancrage social.

Zones de refuge et de repli

Les mines transfrontalières se situent souvent dans des zones boisées ou difficiles d’accès, avec de multiples pistes non contrôlées. Elles offrent :

  • des espaces de repli ou de transit pour les combattants ;
  • des opportunités de camouflage parmi les populations d’orpailleurs ;
  • des points d’appui logistiques (approvisionnement, soins, information).

La proximité d’une frontière permet de se soustraire plus facilement aux opérations militaires d’un État en franchissant la ligne, surtout lorsque la coopération transfrontalière est limitée ou politisée.

Enjeux de gouvernance et de légitimité

La manière dont les États gèrent l’orpaillage et la fiscalité minière a un impact direct sur la dynamique de violence. Des politiques perçues comme prédatrices, discriminatoires ou brutales (fermetures forcées, destructions de matériels, violences lors de contrôles) peuvent :

  • alimenter le ressentiment contre l’État ;
  • renforcer l’attrait des groupes armés qui promettent une « justice » alternative ;
  • pousser certains acteurs économiques à chercher la protection de milices ou de groupes jihadistes.

À l’inverse, des initiatives de régulation concertée, de formalisation progressive et de partage plus équitable des revenus peuvent réduire la marge de manœuvre des groupes armés, même si les résultats restent souvent mitigés et lents.

Des dynamiques différenciées selon les pays

La relation entre mines transfrontalières et groupes armés varie notablement d’un pays à l’autre.

Sahel central : une articulation forte mines–conflits

Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, plusieurs études (ISS Africa, ICG, Small Arms Survey) soulignent :

  • une présence significative de groupes jihadistes ou de milices sur ou autour de nombreux sites d’orpaillage ;
  • une imbrication entre conflits communautaires, rivalités autour des sites miniers et affaiblissement de l’État ;
  • des flux d’or qui alimentent des circuits de contrebande régionaux, avec une traçabilité très limitée.

Dans ces contextes, les mines transfrontalières contribuent de manière tangible à la résilience financière des groupes armés, tout en structurant des espaces où l’autorité de l’État est concurrencée.

Golfe de Guinée : risques croissants, configurations diverses

Au Bénin, au Togo, en Côte d’Ivoire ou au Nigeria, la situation est plus contrastée :

  • dans certaines zones frontalières avec le Burkina Faso ou le Niger, des groupes armés se rapprochent de sites aurifères ou tentent d’y imposer des prélèvements ;
  • dans d’autres, les enjeux miniers sont davantage liés à la criminalité organisée, au banditisme et à la corruption qu’à des groupes jihadistes structurés ;
  • les États cherchent parfois à renforcer la régulation ou à militariser certains sites, avec des effets ambivalents sur les tensions locales.

La diffusion de l’insécurité depuis le Sahel vers les pays côtiers fait des mines transfrontalières un enjeu à surveiller, sans qu’elles soient partout un moteur central du financement armé.

Quels enseignements pour les acteurs publics et privés ?

Les mines transfrontalières ne « créent » pas à elles seules les groupes armés, mais elles alimentent des économies politiques de la violence. Plusieurs enseignements se dégagent :

  • la rente minière renforce la capacité de survie de groupes déjà implantés localement, plutôt qu’elle ne déclenche ex nihilo leur émergence ;
  • les interactions entre orpaillage, gouvernance locale, corruption et présence sécuritaire sont déterminantes pour comprendre l’ampleur des prélèvements armés ;
  • les réponses centrées uniquement sur la fermeture ou la militarisation des sites peuvent déplacer les problèmes sans les résoudre, voire aggraver la défiance envers l’État ;
  • les chaînes de valeur de l’or, depuis le puits jusqu’aux marchés internationaux, impliquent des acteurs formels et informels dont certains bénéficient indirectement des prélèvements armés.

La question n’est donc pas seulement de savoir si les mines transfrontalières « alimentent » les groupes armés, mais de comprendre comment leur insertion dans des économies locales et régionales fragiles contribue à structurer des espaces où la violence devient une modalité ordinaire de régulation et de redistribution.

Table des matières

À retenir

  • Les mines transfrontalières sont surtout des sites d’orpaillage situés dans des zones de faible présence étatique et de forte mobilité.
  • Les groupes armés tirent profit des mines via la taxation, la « protection » et la participation aux circuits de commercialisation de l’or.
  • La rente minière est importante mais s’inscrit dans un portefeuille plus large de ressources (routes commerciales, trafics, enlèvements).
  • Les sites miniers concentrent populations et capitaux, alimentant tensions foncières, rivalités locales et instrumentalisation par les groupes armés.
  • Les mines servent aussi de zones de refuge et de repli, renforçant la résilience territoriale des groupes armés.
  • Au Sahel central, l’articulation entre mines, gouvernance fragile et groupes jihadistes est particulièrement marquée.
  • Dans le Golfe de Guinée, les risques sont croissants mais les configurations varient, mêlant jihadisme, criminalité organisée et corruption.
  • Les réponses exclusivement sécuritaires ou répressives sur les sites miniers peuvent accroître la défiance envers l’État.
  • Comprendre les chaînes de valeur de l’or, du local à l’international, est essentiel pour appréhender le financement des groupes armés.

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