Le Maroc renforcerait-il son influence sécuritaire en Afrique de l’Ouest ?

Un acteur de plus en plus visible dans le paysage sécuritaire ouest-africain

La présence du Maroc dans les dynamiques sécuritaires ouest-africaines s’est nettement intensifiée depuis une dizaine d’années. Longtemps perçu surtout comme un acteur maghrébin, le royaume a progressivement investi le champ sécuritaire en Afrique de l’Ouest, en parallèle de sa stratégie économique et religieuse. Cette montée en puissance s’inscrit dans un contexte marqué par l’extension des menaces jihadistes du Sahel vers le Golfe de Guinée, la reconfiguration des partenariats sécuritaires (France, Russie, Turquie, pays du Golfe) et la compétition d’influence au sein de l’Union africaine.

La question n’est donc plus de savoir si le Maroc est présent, mais de comprendre comment, sur quels leviers et avec quelles limites cette influence sécuritaire se renforce.

Les principaux leviers de l’influence sécuritaire marocaine

Coopération policière et lutte contre le terrorisme

Le Maroc s’est imposé comme un partenaire recherché en matière de lutte antiterroriste, notamment grâce à la réputation de son appareil de renseignement intérieur. Les services marocains ont été crédités, par plusieurs sources diplomatiques et de sécurité occidentales, d’avoir contribué à déjouer des attaques en Europe et en Afrique, y compris en lien avec des réseaux opérant depuis ou vers l’Afrique de l’Ouest.

Sur le continent, Rabat a multiplié les accords de coopération sécuritaire et policière avec des États comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Mali ou encore le Niger. Ces accords portent généralement sur :

  • l’échange d’informations et de renseignements (notamment sur les réseaux jihadistes, les trafics et les migrations irrégulières) ;
  • la formation d’agents de police, de gendarmerie et de services de renseignement ;
  • l’appui technique pour la surveillance des frontières et la sécurisation des grandes villes.

Cette coopération est souvent discrète, mais elle est régulièrement mise en avant lors de visites officielles et de sommets bilatéraux ou régionaux. Elle s’inscrit dans une logique de « sécurité partagée » qui valorise l’expérience marocaine face aux menaces jihadistes et aux réseaux transnationaux.

Formation, déradicalisation et encadrement religieux

Un autre pilier de l’influence sécuritaire marocaine est le registre religieux. Le Maroc met en avant le rôle du Commandeur des croyants (Amir al-Mouminine) et la promotion d’un islam présenté comme « modéré », s’appuyant sur le rite malikite, le soufisme et l’ash’arisme. Sur cette base, Rabat a développé une diplomatie religieuse active en direction de l’Afrique de l’Ouest.

Des instituts marocains forment des imams, prédicateurs et cadres religieux venus de pays comme le Mali, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Nigeria ou la Guinée. Ces programmes sont officiellement orientés vers :

  • la prévention de la radicalisation violente ;
  • la diffusion de référentiels religieux compatibles avec les institutions étatiques ;
  • le renforcement du contrôle des États sur le champ religieux.

Cette dimension religieuse a une portée sécuritaire indirecte : elle vise à limiter l’influence de courants plus rigoristes ou transnationaux (salafisme, wahhabisme, réseaux liés à des groupes jihadistes) et à positionner le Maroc comme un partenaire clé pour les gouvernements ouest-africains cherchant à mieux encadrer les espaces religieux.

Renseignement, cybersécurité et coopération technique

Le Maroc investit également des domaines plus techniques, notamment :

  • la coopération en cybersécurité et lutte contre la cybercriminalité ;
  • l’appui à la surveillance des communications et des réseaux sociaux ;
  • la formation à l’analyse de renseignement et à la gestion de données sécuritaires.

Ces volets restent peu documentés dans le détail, mais plusieurs accords bilatéraux et déclarations officielles suggèrent un ancrage croissant de cette coopération, en particulier avec des pays côtiers du Golfe de Guinée confrontés à la fois à des menaces terroristes, à la criminalité organisée et à la pression internationale sur la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme.

Une influence sécuritaire articulée à des enjeux économiques et politiques

Diplomatie sécuritaire et question du Sahara occidental

L’engagement sécuritaire du Maroc en Afrique de l’Ouest ne peut être dissocié de ses objectifs politiques, au premier rang desquels la recherche de soutiens sur le dossier du Sahara occidental. Depuis son retour au sein de l’Union africaine, Rabat mise sur des partenariats économiques et sécuritaires pour consolider les reconnaissances de sa position ou neutraliser les soutiens au Front Polisario.

La coopération antiterroriste et de sécurité intérieure devient ainsi un levier d’influence diplomatique : en se positionnant comme partenaire fiable et réactif, le Maroc renforce son capital politique auprès de gouvernements qui recherchent des appuis au-delà des partenaires traditionnels européens ou régionaux.

Articulation avec la présence économique marocaine

L’influence sécuritaire s’inscrit dans une stratégie plus large de projection économique. Les banques marocaines, les compagnies d’assurance, les télécoms, les entreprises de BTP et d’énergie sont fortement implantées en Afrique de l’Ouest. Cette présence crée des intérêts à protéger (personnels, infrastructures, flux financiers) et justifie, du point de vue de Rabat, une implication accrue dans la stabilité régionale.

Inversement, la coopération sécuritaire renforce la confiance politique et facilite l’accès aux marchés. Cette logique « sécurité–économie » est particulièrement visible dans les relations avec des pays comme le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou le Mali avant la rupture progressive avec certains partenaires occidentaux.

Un repositionnement dans un paysage de plus en plus concurrentiel

Recomposition des partenariats sécuritaires en Afrique de l’Ouest

La montée en puissance du Maroc intervient dans un contexte de recomposition profonde des partenariats sécuritaires :

  • retrait progressif ou redéploiement de forces françaises du Sahel ;
  • arrivée ou renforcement d’autres acteurs (Russie, via des sociétés militaires privées, Turquie, pays du Golfe) ;
  • recherche par les États ouest-africains de partenariats plus diversifiés, afin de réduire les dépendances.

Dans ce paysage, le Maroc se positionne comme un acteur africain, musulman, disposant de liens historiques, culturels et commerciaux avec l’Afrique de l’Ouest, et offrant une coopération sécuritaire moins visible que les déploiements militaires étrangers, mais potentiellement plus durable dans les institutions (formation, doctrine, renseignement, encadrement religieux).

Relations avec les organisations régionales et internationales

Le Maroc valorise également sa participation aux mécanismes de coopération régionale et internationale. Même si Rabat n’est pas membre de la CEDEAO, sa candidature a renforcé ses interactions avec les États ouest-africains, y compris sur les dossiers sécuritaires. Le royaume participe par ailleurs à des opérations de maintien de la paix sous mandat onusien, et coopère avec l’Union européenne sur les questions de migration, de lutte contre le terrorisme et de criminalité organisée, avec des effets indirects sur l’Afrique de l’Ouest.

Cette dimension multilatérale renforce la crédibilité du Maroc comme partenaire sécuritaire, tout en lui permettant de se positionner comme interface entre les agendas européens, africains et moyen-orientaux.

Limites, perceptions et zones d’ombre

Une influence réelle mais encore sélective

Malgré la montée en puissance, l’influence sécuritaire marocaine reste concentrée sur certains pays et secteurs :

  • une forte présence dans les pays francophones côtiers (Sénégal, Côte d’Ivoire) et, dans une moindre mesure, dans certains pays sahéliens ;
  • un ancrage plus discret ou indirect dans les pays anglophones ou lusophones ;
  • une influence davantage institutionnelle (police, renseignement, encadrement religieux) que militaire au sens strict.

Le Maroc n’est pas un acteur militaire majeur en Afrique de l’Ouest au sens de déploiements de troupes ou de bases. Son empreinte est plutôt celle d’un fournisseur de services de sécurité, de formation et de savoir-faire, ce qui lui donne une visibilité différente de celle d’acteurs comme la France ou la Russie.

Perceptions locales et débats

Les perceptions de cette influence sont variées :

  • dans certains milieux gouvernementaux, le Maroc est perçu comme un partenaire efficace, réactif et moins exposé aux contestations populaires que les anciennes puissances coloniales ;
  • dans d’autres cercles, des interrogations existent sur les contreparties politiques, notamment autour du Sahara occidental, et sur le degré d’autonomie des États bénéficiaires face à cette coopération ;
  • au niveau des sociétés civiles, la visibilité de l’influence marocaine reste limitée, ce qui contribue à réduire les tensions mais aussi la transparence du débat public sur ces partenariats.

Les données publiques sur l’ampleur exacte des échanges de renseignement, des formations ou des appuis techniques restent par nature partielles. Les analyses disponibles reposent souvent sur des déclarations officielles, des rapports de think tanks et des recoupements d’informations, ce qui implique une certaine prudence dans l’évaluation de l’ampleur réelle de cette influence.

Tendances à surveiller pour les années à venir

Plusieurs évolutions méritent une attention particulière :

  • Extension géographique : renforcement ou non de la présence marocaine dans les pays du Golfe de Guinée les plus exposés aux dynamiques sahéliennes (Bénin, Togo, Ghana, Côte d’Ivoire), via la formation, le renseignement ou la coopération en cybersécurité.
  • Articulation avec les nouveaux partenaires des régimes militaires sahéliens : la place que le Maroc peut occuper dans des configurations où la Russie et d’autres acteurs gagnent du terrain, notamment au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
  • Évolution de la diplomatie religieuse : la capacité ou non du modèle marocain de formation des cadres religieux à s’ancrer durablement dans les institutions ouest-africaines et à influencer les politiques de prévention de l’extrémisme violent.
  • Impact sur les équilibres régionaux : la manière dont cette influence est perçue par d’autres puissances africaines (notamment l’Algérie, le Nigeria) et par les organisations régionales, dans un contexte de rivalités et de recompositions internes à l’Union africaine.

Dans l’ensemble, le Maroc apparaît aujourd’hui comme un acteur qui renforce progressivement son influence sécuritaire en Afrique de l’Ouest, principalement par des moyens institutionnels, techniques et religieux, plus que par une projection militaire directe. L’ampleur et la durabilité de cette influence dépendront toutefois de la capacité du royaume à maintenir une image de partenaire africain crédible, à gérer les rivalités régionales et à adapter son offre sécuritaire à des contextes politiques ouest-africains en rapide mutation.

Table des matières

À retenir

  • Le Maroc est devenu un partenaire sécuritaire de plus en plus visible en Afrique de l’Ouest, surtout via le renseignement, la police et la formation.
  • La diplomatie religieuse marocaine (formation d’imams, encadrement du champ religieux) a une portée sécuritaire indirecte importante.
  • Coopération sécuritaire et intérêts économiques sont étroitement liés, dans une stratégie globale d’influence de Rabat.
  • La question du Sahara occidental reste un arrière-plan central de la diplomatie sécuritaire marocaine sur le continent.
  • L’influence marocaine est réelle mais encore sélective, plus institutionnelle que militaire, et inégalement documentée.
  • La recomposition des partenariats (France, Russie, Turquie, pays du Golfe) crée un espace où le Maroc cherche à consolider sa place.

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