Le Burkina peut-il inverser la dynamique jihadiste ?

La question d’un possible « renversement » de la dynamique jihadiste au Burkina Faso se pose dans un contexte de dégradation rapide. Depuis 2015, les violences attribuées aux groupes armés non étatiques – principalement liés à Al-Qaïda (JNIM) et à l’État islamique (EIGS/ISWAP) – ont transformé une crise sécuritaire en crise politico-sociale majeure. Le pays figure désormais parmi les plus touchés au monde par le terrorisme, avec plus de 2 millions de déplacés internes et de vastes zones rurales hors du contrôle effectif de l’État.

La réponse suppose de distinguer plusieurs niveaux : capacités militaires, gouvernance et légitimité interne, dynamiques communautaires, environnement régional et international. L’inversion de la dynamique jihadiste ne dépend pas d’un seul levier, mais d’une combinaison d’évolutions convergentes.

Une dynamique jihadiste désormais enracinée

Les recherches récentes d’ACLED, de l’International Crisis Group, d’ISS Africa et de Clingendael convergent : la violence jihadiste au Burkina Faso n’est plus un simple « débordement » du Mali, mais un phénomène enraciné dans les dynamiques internes du pays.

Plusieurs éléments structurent cette dynamique :

  • Multiplication des fronts : après le Sahel burkinabè, les violences se sont étendues vers l’Est, le Centre-Nord, puis le Nord-Ouest et, plus récemment, des zones proches des frontières ivoirienne, ghanéenne et togolaise.
  • Contrôle territorial diffus : les groupes jihadistes n’administrent pas toujours de manière visible, mais imposent des règles (interdiction de certaines activités, taxation, justice parallèle, encadrement des mobilités) dans de nombreuses communes rurales.
  • Instrumentalisation des fractures locales : tensions entre agriculteurs et éleveurs, rivalités foncières, frustrations vis-à-vis des autorités locales et des forces de sécurité alimentent les recrutements et la tolérance sociale vis-à-vis des groupes armés.
  • Érosion de la présence étatique : fermeture d’écoles, retrait de fonctionnaires, routes dangereuses, enclavement de localités dépendantes des convois militaires ou de l’économie informelle.

Sur cette base, « inverser la dynamique » ne signifie pas seulement réduire le nombre d’attaques, mais surtout restaurer progressivement la capacité de l’État – ou d’autres acteurs légitimes – à offrir sécurité, services et perspectives socio-économiques là où les groupes jihadistes se sont installés.

Capacités militaires : un levier nécessaire mais insuffisant

Les autorités de transition ont misé sur une approche de « reconquête » centrée sur :

  • une montée en puissance rapide des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), composante de milices d’auto-défense encadrées par l’État ;
  • une réorientation des alliances extérieures, avec un rapprochement marqué de la Russie et de nouveaux acteurs de sécurité privés, sur fond de rupture avec la France ;
  • une rhétorique de « guerre totale » contre le terrorisme, combinée à des mesures d’exception (mobilisation générale, restrictions d’espace civique, contrôle accru de l’information).

Cette stratégie produit des effets contrastés :

  • Capacité de riposte accrue : certaines zones voient un ralentissement des attaques grâce à une présence militaire renforcée, à l’usage de moyens aériens et à une meilleure connaissance du terrain via les VDP.
  • Coûts humains et risques d’abus : plusieurs rapports (ONU, ONG internationales, think tanks) documentent des exactions contre des civils, parfois sur fond de stigmatisation communautaire. Ces abus alimentent les griefs et offrent aux groupes jihadistes un narratif de protection et de vengeance.
  • Fatigue et vulnérabilité des supplétifs : les VDP, souvent peu formés et mal équipés, sont des cibles privilégiées et peuvent être instrumentalisés dans des rivalités locales.

Sur le plan strictement militaire, l’inversion durable de la dynamique jihadiste supposerait non seulement une pression continue sur les groupes armés, mais aussi une réduction nette des dommages aux civils et une capacité à sécuriser les axes et les marchés ruraux. Or, la tendance actuelle reste marquée par un cycle d’offensives et de contre-offensives, sans stabilisation durable de larges portions du territoire.

Gouvernance, légitimité et contrat social

Les travaux académiques et les analyses d’ICG, de la Banque mondiale ou de Small Arms Survey soulignent un point central : les groupes jihadistes prospèrent là où la relation entre État et populations est fragilisée ou conflictualisée.

Au Burkina Faso, plusieurs facteurs pèsent sur cette relation :

  • Méfiance envers les institutions : les coups d’État successifs, la contestation de certaines élites politiques et la perception d’inégalités régionales ou sociales nourrissent un sentiment de distance avec l’État central.
  • Justice perçue comme lente ou inaccessible : dans de nombreuses zones rurales, la résolution des conflits fonciers, familiaux ou commerciaux est coûteuse, longue ou perçue comme biaisée. Les groupes jihadistes exploitent cette faille en proposant une justice rapide, même si elle est coercitive.
  • Services publics fragilisés : fermeture d’écoles, difficultés d’accès à la santé, rareté des emplois formels. L’absence de perspectives pour une jeunesse nombreuse alimente les recrutements, mais aussi la migration interne ou externe.

Inverser la dynamique jihadiste implique donc de reconstruire un contrat social minimal dans les zones affectées :

  • rétablir progressivement l’accès à l’éducation et à la santé, même de manière modeste ou mobile ;
  • renforcer des mécanismes de justice accessibles, y compris à travers des formes de justice de proximité encadrées ;
  • impliquer les autorités locales, coutumières et religieuses dans la médiation et la prévention des violences, tout en limitant leur instrumentalisation politique.

La difficulté tient au fait que ces efforts doivent être déployés en plein conflit, avec des ressources budgétaires contraintes et une forte pression sécuritaire.

Dimensions communautaires et risques de fragmentation

La dynamique jihadiste au Burkina Faso est indissociable des tensions communautaires, notamment autour :

  • des relations entre groupes majoritaires et minoritaires dans certaines régions ;
  • des activités pastorales et agricoles, dans un contexte de pression foncière et climatique ;
  • des perceptions d’alignement de certaines communautés avec l’État ou avec les groupes armés.

Des études de terrain (Clingendael, ISS Africa, Small Arms Survey) montrent que les groupes jihadistes se présentent parfois comme des protecteurs d’une communauté stigmatisée, ou comme des arbitres dans des conflits locaux. Parallèlement, la multiplication de milices d’auto-défense – formelles ou informelles – peut renforcer des logiques de vengeance et de stigmatisation.

Dans cette perspective, l’inversion de la dynamique jihadiste suppose :

  • de limiter la communautarisation du conflit, en évitant que la lutte contre le terrorisme soit associée à une communauté spécifique ;
  • de soutenir des initiatives locales de dialogue entre agriculteurs et éleveurs, entre groupes voisins, et de régulation des usages du foncier et des ressources naturelles ;
  • de surveiller l’essor des armes légères et des milices, afin de réduire les risques de violence intercommunautaire durable, même après un éventuel reflux jihadiste.

Sans réduction de ces tensions, les groupes jihadistes conserveront des points d’ancrage, même en cas de pression militaire forte.

Environnement régional et recomposition des alliances

Le Burkina Faso évolue au sein d’un espace sahélo-saharien marqué par :

  • la poursuite des violences au Mali et au Niger ;
  • l’affaiblissement ou la reconfiguration des dispositifs internationaux (retrait de Barkhane, fin de la MINUSMA, tensions avec certains partenaires occidentaux) ;
  • la montée en puissance de nouveaux partenariats sécuritaires, notamment avec la Russie, et le développement de cadres régionaux alternatifs (Alliance des États du Sahel).

Les groupes jihadistes, eux, circulent largement entre frontières, adaptent leurs routes et exploitent les zones de moindre pression. L’inversion de la dynamique jihadiste au Burkina Faso est donc étroitement liée :

  • à l’évolution des rapports de force au Mali et au Niger ;
  • à la capacité de coordination entre États sahéliens et pays du Golfe de Guinée, notamment sur le partage d’information, la gestion des frontières et la coopération judiciaire ;
  • à l’équilibre entre partenariats sécuritaires bilatéraux (Russie, Turquie, etc.) et cadres multilatéraux africains ou internationaux.

Un succès strictement national, isolé du contexte régional, apparaît peu probable. À l’inverse, une dégradation simultanée au Mali ou au Niger peut renforcer la pression sur le territoire burkinabè.

Scénarios possibles : quelles marges pour inverser la tendance ?

Les analyses prospectives restent prudentes, mais plusieurs scénarios sont discutés dans la littérature spécialisée :

Scénario de stabilisation relative

Dans ce scénario, le Burkina Faso parvient à :

  • consolider certaines zones stratégiques (axes routiers, villes secondaires, zones agricoles clés) ;
  • réduire la fréquence et la létalité des attaques dans des régions prioritaires ;
  • relancer progressivement des services de base et des activités économiques.

La violence ne disparaît pas, mais elle recule suffisamment pour permettre une réouverture partielle de l’espace humanitaire et économique. L’inversion est alors partielle et territorialisée, avec des « poches » de résilience et des zones toujours très contestées.

Scénario d’enlisement conflictuel

Autre possibilité : la confrontation se prolonge sans victoire claire d’aucun camp. Les forces armées et les VDP contiennent certains groupes, mais sans les neutraliser durablement ; les jihadistes conservent une capacité de nuisance élevée, notamment par des attaques contre les convois, les localités isolées et les symboles de l’État.

Ce scénario se traduit par :

  • une normalisation de la violence comme horizon quotidien ;
  • une économie de guerre marquée par les trafics, la taxation informelle et les marchés parallèles ;
  • une fragilisation durable du tissu social, avec des déplacements prolongés et une scolarisation interrompue.

Scénario de fragmentation accrue

Dans un scénario plus pessimiste, la combinaison de la pression jihadiste, des tensions communautaires et des contraintes économiques conduit à une fragmentation plus profonde du territoire. Certaines zones deviennent de facto des espaces semi-autonomes, contrôlés par des groupes armés, des milices ou des réseaux économiques informels.

Dans ce cas, inverser la dynamique jihadiste devient plus difficile, car le conflit se mêle à des logiques criminelles, clientélistes et communautaires, avec des acteurs armés aux agendas diversifiés.

Conditions minimales d’une inversion durable

Au regard des tendances actuelles, plusieurs conditions apparaissent comme des prérequis pour espérer inverser la dynamique jihadiste, même de manière graduelle :

  • Réduction des abus contre les civils par l’ensemble des forces engagées, afin de limiter les recrutements jihadistes par vengeance ou par protection.
  • Articulation claire entre action militaire et offre politique : chaque zone « reprise » doit être rapidement associée à un minimum de services, de justice et de dialogue avec les communautés.
  • Gestion apaisée des tensions communautaires, en encadrant les milices, en soutenant les mécanismes de médiation locaux et en évitant les discours stigmatisants.
  • Coopération régionale pragmatique, incluant les pays côtiers, pour limiter les effets de débordement et les espaces de repli des groupes armés.
  • Stabilité institutionnelle suffisante pour permettre la continuité des politiques publiques et la planification à moyen terme.

Ces conditions ne garantissent pas une victoire rapide, mais elles augmentent la probabilité d’un reflux progressif de l’influence jihadiste dans certaines régions, et d’une résilience accrue des sociétés locales.

En l’état, la dynamique jihadiste au Burkina Faso reste à l’avantage des groupes armés dans plusieurs zones, mais elle n’est ni irréversible ni homogène. Les marges de manœuvre existent, à condition d’articuler sécurité, gouvernance et gestion fine des dynamiques locales, dans un cadre régional en recomposition.

Table des matières

À retenir

  • La dynamique jihadiste au Burkina Faso est désormais enracinée et ne se réduit plus à un simple débordement du Mali.
  • La réponse centrée sur la force armée et les VDP a renforcé la capacité de riposte, mais comporte des coûts humains et politiques importants.
  • Inverser la tendance suppose de reconstruire un contrat social minimal dans les zones affectées : justice, services de base, présence institutionnelle.
  • Les tensions communautaires et les milices d’auto-défense peuvent nourrir le conflit si elles ne sont pas encadrées et régulées.
  • L’environnement régional sahélien et les recompositions d’alliances influencent directement les marges de manœuvre burkinabè.
  • Les scénarios vont d’une stabilisation relative territorialisée à un enlisement prolongé ou à une fragmentation accrue du territoire.
  • Une inversion durable de la dynamique jihadiste nécessite la réduction des abus, une offre politique crédible et une coopération régionale pragmatique.

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