{"id":22497,"date":"2025-10-20T14:23:00","date_gmt":"2025-10-20T14:23:00","guid":{"rendered":"https:\/\/sahel.watch\/terrorisme-et-banditisme-sont-ils-lies\/"},"modified":"2026-03-22T18:06:37","modified_gmt":"2026-03-22T18:06:37","slug":"terrorisme-et-banditisme-sont-ils-lies","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sahel.watch\/en\/terrorisme-et-banditisme-sont-ils-lies\/","title":{"rendered":"Terrorisme et banditisme sont-ils li\u00e9s ?"},"content":{"rendered":"<p><h2>Pourquoi la question du lien entre terrorisme et banditisme est centrale<\/h2>\n<\/p>\n<p>En Afrique de l\u2019Ouest, et particuli\u00e8rement au Sahel et dans le Golfe de Guin\u00e9e, la fronti\u00e8re entre terrorisme et banditisme semble souvent floue. Dans les m\u00e9dias comme dans certains discours politiques, les deux ph\u00e9nom\u00e8nes sont parfois confondus ou pr\u00e9sent\u00e9s comme une seule et m\u00eame r\u00e9alit\u00e9. Pourtant, leurs logiques, leurs objectifs et leurs modes d\u2019action ne se recouvrent que partiellement.<\/p>\n<p>Comprendre ce qui les distingue, ce qui les relie et comment ils interagissent est devenu essentiel pour analyser l\u2019\u00e9volution des violences arm\u00e9es au Mali, Burkina Faso, Niger, nord du Nigeria, mais aussi dans les zones frontali\u00e8res avec le B\u00e9nin, le Togo ou la C\u00f4te d\u2019Ivoire.<\/p>\n<p><h2>D\u00e9finitions : de quoi parle-t-on exactement ?<\/h2>\n<\/p>\n<p><strong>Terrorisme<\/strong> : dans la litt\u00e9rature acad\u00e9mique et les cadres juridiques internationaux, le terrorisme d\u00e9signe l\u2019usage de la violence (ou la menace de violence) \u00e0 des fins politiques, id\u00e9ologiques ou religieuses, visant \u00e0 influencer un \u00c9tat, une population ou une organisation. Les groupes jihadistes sah\u00e9liens, affili\u00e9s \u00e0 Al-Qa\u00efda (JNIM) ou \u00e0 l\u2019\u00c9tat islamique (EIGS et Province d\u2019Afrique de l\u2019Ouest \u2013 ISWAP), entrent g\u00e9n\u00e9ralement dans cette cat\u00e9gorie.<\/p>\n<p><strong>Banditisme<\/strong> : le terme recouvre des activit\u00e9s criminelles \u00e0 but essentiellement \u00e9conomique : vols \u00e0 main arm\u00e9e, enl\u00e8vements contre ran\u00e7on, pillages, braquages de convois, contrebande, trafic de b\u00e9tail, etc. Les \u00ab bandits \u00bb du nord-ouest du Nigeria, ou certains groupes de coupeurs de route au Sahel, rel\u00e8vent principalement de cette logique.<\/p>\n<p>Dans la pratique, un m\u00eame groupe ou un m\u00eame individu peut naviguer entre ces deux registres, voire les combiner. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui nourrit la confusion.<\/p>\n<p><h2>Des logiques diff\u00e9rentes, mais des pratiques parfois similaires<\/h2>\n<\/p>\n<p>Les diff\u00e9rences entre terrorisme et banditisme tiennent surtout \u00e0 trois dimensions : les objectifs, la l\u00e9gitimit\u00e9 revendiqu\u00e9e et l\u2019inscription territoriale.<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Objectifs<\/strong> : les groupes terroristes poursuivent un projet politique ou id\u00e9ologique (imposition d\u2019un ordre religieux, rejet de l\u2019\u00c9tat, contr\u00f4le territorial, contestation d\u2019un r\u00e9gime). Les groupes criminels cherchent principalement le profit financier et la survie \u00e9conomique.<\/li>\n<li><strong>L\u00e9gitimit\u00e9<\/strong> : les organisations jihadistes justifient leurs actions par une vision religieuse ou politique du monde. Elles produisent des discours, des communiqu\u00e9s, des vid\u00e9os, et cherchent \u00e0 convaincre ou \u00e0 contraindre des communaut\u00e9s. Les groupes de bandits revendiquent rarement une l\u00e9gitimit\u00e9 id\u00e9ologique ; ils s\u2019appuient plut\u00f4t sur la peur, la corruption ou des alliances locales.<\/li>\n<li><strong>Territoire et gouvernance<\/strong> : les groupes terroristes cherchent souvent \u00e0 contr\u00f4ler durablement des espaces, imposer des r\u00e8gles (justice, fiscalit\u00e9, code vestimentaire, gestion des conflits). Les bandits privil\u00e9gient des zones-refuges et des couloirs d\u2019op\u00e9ration, sans toujours chercher \u00e0 gouverner la population.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Sur le plan des pratiques, en revanche, les convergences sont fortes : usage d\u2019armes l\u00e9g\u00e8res, motos, embuscades, enl\u00e8vements, taxation informelle des routes ou des march\u00e9s. Vu du terrain, ces similitudes alimentent l\u2019id\u00e9e d\u2019une continuit\u00e9 entre terrorisme et banditisme.<\/p>\n<p><h2>Comment terrorisme et banditisme s\u2019articulent en Afrique de l\u2019Ouest<\/h2>\n<\/p>\n<p>Les recherches r\u00e9centes sur le Sahel et le nord du Nigeria montrent plusieurs types de relations entre groupes jihadistes et acteurs criminels. Ces relations varient selon les contextes locaux, les ressources disponibles et la pression des forces de s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<p><h3>Coexistence pragmatique et \u00ab \u00e9conomie de la violence \u00bb<\/h3>\n<\/p>\n<p>Dans de nombreuses zones rurales ou transfrontali\u00e8res, groupes jihadistes et groupes criminels coexistent et s\u2019ins\u00e8rent dans une m\u00eame \u00e9conomie informelle de la violence. Chacun contr\u00f4le certains segments : routes, march\u00e9s \u00e0 b\u00e9tail, sites miniers artisanaux, trafic de carburant ou de marchandises.<\/p>\n<p>Les groupes terroristes peuvent :<\/p>\n<ul>\n<li>tol\u00e9rer la pr\u00e9sence de bandits en \u00e9change de taxes ou de services (guides, informateurs, passeurs) ;<\/li>\n<li>fermer les yeux sur certains trafics tant qu\u2019ils ne menacent pas leur autorit\u00e9 locale ;<\/li>\n<li>tirer profit des ran\u00e7ons d\u2019enl\u00e8vements, parfois en fournissant protection ou m\u00e9diation.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les bandits, de leur c\u00f4t\u00e9, profitent de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale pour op\u00e9rer plus facilement, et peuvent b\u00e9n\u00e9ficier des armes circulant gr\u00e2ce aux conflits jihadistes.<\/p>\n<p><h3>Convergence partielle : quand les bandits se \u00ab jihadisent \u00bb\u2026 ou l\u2019inverse<\/h3>\n<\/p>\n<p>Dans certains cas, des groupes criminels adoptent progressivement un discours religieux ou politique, ou se rallient \u00e0 un mouvement jihadiste existant. Les motivations sont souvent mixtes :<\/p>\n<ul>\n<li>recherche de protection face aux op\u00e9rations militaires ou aux milices d\u2019autod\u00e9fense ;<\/li>\n<li>acc\u00e8s \u00e0 des ressources (armes, motos, carburant, renseignements, r\u00e9seaux transfrontaliers) ;<\/li>\n<li>l\u00e9gitimation de pratiques violentes par un discours id\u00e9ologique.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\u00c0 l\u2019inverse, des groupes jihadistes peuvent recourir \u00e0 des pratiques typiquement criminelles \u2013 enl\u00e8vements contre ran\u00e7on, braquages, racket \u2013 pour financer leurs op\u00e9rations. La litt\u00e9rature parle parfois de <em>criminalisation des groupes terroristes<\/em> ou de <em>jihadisme d\u2019opportunit\u00e9<\/em>.<\/p>\n<p><h3>Cas embl\u00e9matique : le nord-ouest du Nigeria<\/h3>\n<\/p>\n<p>Dans le nord-ouest du Nigeria, les \u00ab bandits \u00bb sont \u00e0 l\u2019origine des groupes arm\u00e9s ruraux impliqu\u00e9s dans le vol de b\u00e9tail, les enl\u00e8vements et les attaques de villages. Depuis quelques ann\u00e9es, des liens plus structur\u00e9s apparaissent avec des factions jihadistes comme ISWAP :<\/p>\n<ul>\n<li>fourniture d\u2019armes et de formations contre partage de butin ou soutien logistique ;<\/li>\n<li>circulation de combattants entre zones \u00ab bandites \u00bb et zones jihadistes ;<\/li>\n<li>usage de rh\u00e9torique religieuse par certains chefs de bandits pour renforcer leur autorit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ce cas illustre une dynamique de convergence partielle, sans fusion compl\u00e8te : beaucoup de groupes restent avant tout motiv\u00e9s par le profit, mais ils s\u2019ins\u00e8rent dans un environnement o\u00f9 le jihadisme offre ressources, protection et cadres de justification.<\/p>\n<p><h2>Pourquoi la confusion entre terrorisme et banditisme peut \u00eatre probl\u00e9matique<\/h2>\n<\/p>\n<p>Sur le plan analytique comme sur le plan politique, la tendance \u00e0 tout qualifier de \u00ab terrorisme \u00bb comporte plusieurs risques.<\/p>\n<p><strong>Surdiagnostic s\u00e9curitaire<\/strong> : classer syst\u00e9matiquement des ph\u00e9nom\u00e8nes criminels comme \u00ab terroristes \u00bb peut conduire \u00e0 privil\u00e9gier des r\u00e9ponses militaires ou antiterroristes, alors que des outils de police judiciaire, de r\u00e9gulation \u00e9conomique ou de m\u00e9diation locale seraient plus adapt\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Perte de lisibilit\u00e9 des dynamiques locales<\/strong> : dans certaines zones, les violences ont davantage \u00e0 voir avec des conflits fonciers, pastoraux, des rivalit\u00e9s communautaires ou des \u00e9conomies illicites qu\u2019avec un projet id\u00e9ologique structur\u00e9. Les amalgames rendent plus difficile l\u2019identification des causes sp\u00e9cifiques.<\/p>\n<p><strong>Effets politiques et symboliques<\/strong> : la qualification de \u00ab terroriste \u00bb a un poids juridique et symbolique important. Elle peut \u00eatre utilis\u00e9e pour disqualifier certains acteurs, justifier des mesures d\u2019exception ou renforcer le pouvoir central, parfois au d\u00e9triment de la compr\u00e9hension fine des r\u00e9alit\u00e9s locales.<\/p>\n<p><h2>Des zones grises : individus, trajectoires et opportunit\u00e9s<\/h2>\n<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 des cat\u00e9gories \u00ab terroristes \u00bb et \u00ab bandits \u00bb, de nombreuses trajectoires individuelles se situent dans des zones grises. Des recherches de terrain au Sahel montrent que :<\/p>\n<ul>\n<li>certains jeunes rejoignent d\u2019abord des groupes de bandits pour des raisons \u00e9conomiques, puis basculent vers des unit\u00e9s jihadistes ;<\/li>\n<li>d\u2019autres s\u2019engagent dans des groupes jihadistes pour des motifs m\u00ealant qu\u00eate de protection, vengeance, acc\u00e8s aux ressources et conviction religieuse ;<\/li>\n<li>des combattants circulent entre milices communautaires, groupes criminels et organisations jihadistes au gr\u00e9 des opportunit\u00e9s et des alliances.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Ces trajectoires hybrides montrent que la fronti\u00e8re entre criminalit\u00e9 et engagement id\u00e9ologique n\u2019est pas toujours nette. Elles invitent \u00e0 consid\u00e9rer les dimensions sociales, \u00e9conomiques et politiques qui structurent les choix individuels : marginalisation, absence de services publics, conflits autour du foncier ou du pastoralisme, abus de certaines forces de s\u00e9curit\u00e9, etc.<\/p>\n<p><h2>Implications pour la compr\u00e9hension des crises en Afrique de l\u2019Ouest<\/h2>\n<\/p>\n<p>Dans les contextes sah\u00e9liens et du Golfe de Guin\u00e9e, terrorisme et banditisme ne sont ni totalement s\u00e9par\u00e9s, ni totalement fusionn\u00e9s. Ils s\u2019inscrivent dans un continuum de violence o\u00f9 se m\u00ealent :<\/p>\n<ul>\n<li>faiblesse ou retrait de l\u2019\u00c9tat dans de vastes zones rurales et frontali\u00e8res ;<\/li>\n<li>\u00e9conomies informelles et trafics (b\u00e9tail, carburant, or, armes, drogues, migrants) ;<\/li>\n<li>conflits locaux anciens (entre agriculteurs et \u00e9leveurs, entre communaut\u00e9s, entre chefferies) ;<\/li>\n<li>enjeux g\u00e9opolitiques plus larges (pr\u00e9sence d\u2019acteurs internationaux, reconfigurations des alliances r\u00e9gionales, rivalit\u00e9s entre puissances).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Les groupes jihadistes tirent parti de ces fragilit\u00e9s pour s\u2019ancrer localement, en s\u2019appuyant parfois sur des r\u00e9seaux criminels pr\u00e9existants. Les groupes de bandits profitent, eux, de l\u2019effritement de l\u2019ordre public et de la circulation massive des armes pour se renforcer.<\/p>\n<p>Plut\u00f4t que de poser la question en termes de \u00ab terrorisme ou banditisme \u00bb, il est souvent plus pertinent d\u2019analyser :<\/p>\n<ul>\n<li>quelles sont les motivations dominantes (politiques, \u00e9conomiques, identitaires, religieuses) ;<\/li>\n<li>comment les acteurs arm\u00e9s se financent (ran\u00e7ons, trafics, taxation des populations, soutien ext\u00e9rieur) ;<\/li>\n<li>quelles formes de gouvernance ils imposent (ou non) aux populations ;<\/li>\n<li>quelles alliances ils nouent avec des autorit\u00e9s locales, des entrepreneurs \u00e9conomiques ou des r\u00e9seaux transfrontaliers.<\/li>\n<\/ul>\n<p><h2>Conclusion : li\u00e9s, mais pas confondus<\/h2>\n<\/p>\n<p>Terrorisme et banditisme sont bien li\u00e9s en Afrique de l\u2019Ouest, mais de mani\u00e8re complexe et variable selon les contextes. Les groupes jihadistes recourent \u00e0 des pratiques criminelles pour financer leurs activit\u00e9s ; des bandits peuvent s\u2019adosser \u00e0 des organisations terroristes pour se prot\u00e9ger ou se renforcer ; des individus circulent entre univers criminel et militant.<\/p>\n<p>Pour autant, r\u00e9duire le terrorisme \u00e0 du simple banditisme, ou l\u2019inverse, conduit \u00e0 sous-estimer la dimension politique et id\u00e9ologique de certains acteurs, et \u00e0 n\u00e9gliger la profondeur des crises locales. Une analyse rigoureuse suppose de distinguer les registres, tout en observant leurs points de contact et les \u00ab zones grises \u00bb qui structurent aujourd\u2019hui de nombreuses crises sah\u00e9liennes et ouest-africaines.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pourquoi la question du lien entre terrorisme et banditisme est centrale En Afrique de l\u2019Ouest, et particuli\u00e8rement au Sahel et dans le Golfe de Guin\u00e9e, la fronti\u00e8re entre terrorisme et banditisme semble souvent floue. 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