{"id":22440,"date":"2025-09-13T10:25:31","date_gmt":"2025-09-13T10:25:31","guid":{"rendered":"https:\/\/sahel.watch\/quelles-dynamiques-securitaires-dans-la-zone-liptako-gourma\/"},"modified":"2026-03-22T18:04:36","modified_gmt":"2026-03-22T18:04:36","slug":"quelles-dynamiques-securitaires-dans-la-zone-liptako-gourma","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sahel.watch\/en\/quelles-dynamiques-securitaires-dans-la-zone-liptako-gourma\/","title":{"rendered":"Quelles dynamiques s\u00e9curitaires dans la zone Liptako-Gourma ?"},"content":{"rendered":"<p>\nLa zone dite du Liptako-Gourma, \u00e0 cheval entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, est devenue l\u2019un des principaux \u00e9picentres de la violence arm\u00e9e en Afrique de l\u2019Ouest. Longtemps p\u00e9riph\u00e9rique pour les capitales, cette r\u00e9gion transfrontali\u00e8re concentre aujourd\u2019hui ins\u00e9curit\u00e9 chronique, recomposition des acteurs arm\u00e9s et fragilisation profonde des liens entre \u00c9tats et soci\u00e9t\u00e9s. Comprendre ses dynamiques s\u00e9curitaires suppose de croiser plusieurs niveaux d\u2019analyse : local, national et r\u00e9gional, tout en distinguant faits \u00e9tablis, tendances lourdes et zones d\u2019incertitude.\n<\/p>\n<h2>Un espace transfrontalier strat\u00e9gique mais historiquement marginalis\u00e9<\/h2>\n<p>\nLe Liptako-Gourma recouvre principalement l\u2019est du Burkina Faso, le centre et le nord-est du Mali (r\u00e9gions de Gao, M\u00e9naka, Mopti) et l\u2019ouest du Niger (Tillab\u00e9ri, Tahoua). Il s\u2019agit d\u2019un espace sah\u00e9lo-saharien semi-aride, structur\u00e9 par :\n<\/p>\n<ul>\n<li>des mobilit\u00e9s pastorales de longue dur\u00e9e (Peuls, Touaregs, Arabes, Songha\u00ef, etc.) ;<\/li>\n<li>des routes commerciales formelles et informelles (b\u00e9tail, c\u00e9r\u00e9ales, carburant, armes, or, stup\u00e9fiants) ;<\/li>\n<li>une faible pr\u00e9sence de l\u2019\u00c9tat, avec des services publics peu accessibles et une justice souvent per\u00e7ue comme distante ou in\u00e9quitable.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\nLa combinaison de cette marginalisation historique, de la d\u00e9gradation des conditions climatiques et de la croissance d\u00e9mographique a favoris\u00e9, sur plusieurs d\u00e9cennies, la mont\u00e9e de tensions locales : conflits d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la terre et \u00e0 l\u2019eau, concurrence entre agriculteurs et \u00e9leveurs, rivalit\u00e9s entre chefferies traditionnelles, mais aussi frustrations vis-\u00e0-vis des \u00e9lites politiques nationales. Ces fragilit\u00e9s structurelles ont constitu\u00e9 un terreau propice \u00e0 l\u2019implantation progressive de groupes arm\u00e9s jihadistes et de milices locales.\n<\/p>\n<h2>Multiplication et recomposition des acteurs arm\u00e9s<\/h2>\n<h3>Pr\u00e9sence et \u00e9volution des groupes jihadistes<\/h3>\n<p>\nLa dynamique s\u00e9curitaire du Liptako-Gourma est aujourd\u2019hui fortement marqu\u00e9e par la pr\u00e9sence de deux p\u00f4les jihadistes principaux :\n<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Le JNIM<\/strong> (Groupe de soutien \u00e0 l\u2019islam et aux musulmans), affili\u00e9 \u00e0 Al-Qa\u00efda, qui s\u2019appuie sur un r\u00e9seau d\u2019alliances locales, notamment via la Katiba Macina au centre du Mali, et \u00e9tend son influence vers l\u2019est du Burkina Faso et l\u2019ouest du Niger.<\/li>\n<li><strong>L\u2019\u00c9tat islamique au Sahel<\/strong> (EIS, parfois d\u00e9sign\u00e9 sous EIGS), affili\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9tat islamique, particuli\u00e8rement actif dans les r\u00e9gions de M\u00e9naka et Gao au Mali, et dans la zone frontali\u00e8re avec le Niger (Tillab\u00e9ri), avec des \u00e9pisodes de violences massives contre des villages et milices rivales.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\nCes organisations ne sont pas monolithiques. Elles s\u2019adaptent aux contextes locaux, n\u00e9gocient parfois avec des communaut\u00e9s, et se livrent \u00e0 des rivalit\u00e9s internes. Des travaux de terrain montrent que la relation entre groupes jihadistes et populations oscille entre coercition violente, accords pragmatiques (taxation, protection contre d\u2019autres acteurs arm\u00e9s) et tentatives d\u2019arbitrage de conflits locaux. Cette plasticit\u00e9 complique les r\u00e9ponses strictement militaires.\n<\/p>\n<h3>Milices communautaires et groupes d\u2019auto-d\u00e9fense<\/h3>\n<p>\nFace \u00e0 l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 et \u00e0 la perception d\u2019un retrait ou d\u2019une partialit\u00e9 des forces \u00e9tatiques, de nombreux groupes d\u2019auto-d\u00e9fense se sont constitu\u00e9s ou renforc\u00e9s. Certains sont enracin\u00e9s dans des traditions locales (chasseurs, confr\u00e9ries), d\u2019autres sont plus r\u00e9cents et structur\u00e9s sur des bases communautaires ou villageoises.\n<\/p>\n<p>\nDans plusieurs zones du Liptako-Gourma, ces milices se trouvent prises dans des logiques de cycles de repr\u00e9sailles : attaques jihadistes, ripostes de groupes d\u2019auto-d\u00e9fense, puis violences contre des communaut\u00e9s suppos\u00e9es soutenir l\u2019un ou l\u2019autre camp. Cette dynamique contribue \u00e0 l\u2019ethnicisation partielle du conflit, m\u00eame si les clivages restent plus complexes que de simples oppositions entre groupes identitaires.\n<\/p>\n<h3>Forces arm\u00e9es nationales et acteurs internationaux<\/h3>\n<p>\nLes arm\u00e9es du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont renforc\u00e9 leur pr\u00e9sence dans la r\u00e9gion, souvent avec un appui international jusqu\u2019\u00e0 r\u00e9cemment (op\u00e9ration Barkhane, forces sp\u00e9ciales, missions onusiennes et de l\u2019UE). Les coups d\u2019\u00c9tat successifs \u00e0 Bamako, Ouagadougou et Niamey ont toutefois entra\u00een\u00e9 une reconfiguration profonde de ces partenariats, avec :\n<\/p>\n<ul>\n<li>retrait progressif ou brutal de plusieurs dispositifs internationaux ;<\/li>\n<li>recherche de nouveaux partenaires, y compris des compagnies militaires priv\u00e9es \u00e9trang\u00e8res ;<\/li>\n<li>accentuation des op\u00e9rations conjointes entre arm\u00e9es nationales, mais aussi tensions politiques au sein de l\u2019espace sah\u00e9lien.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\nLes forces nationales sont confront\u00e9es \u00e0 des contraintes lourdes : manque de moyens, difficult\u00e9s logistiques dans des zones enclav\u00e9es, d\u00e9fiance d\u2019une partie des populations, et accusations r\u00e9currentes d\u2019exactions contre des civils. Ces \u00e9l\u00e9ments alimentent parfois les narratifs de groupes arm\u00e9s qui se pr\u00e9sentent comme protecteurs ou alternatives \u00e0 l\u2019\u00c9tat.\n<\/p>\n<h2>Transformation des modalit\u00e9s de violence<\/h2>\n<h3>De l\u2019attaque cibl\u00e9e \u00e0 la violence de masse contre les civils<\/h3>\n<p>\nLes premi\u00e8res phases du conflit \u00e9taient marqu\u00e9es par des attaques cibl\u00e9es contre des symboles de l\u2019\u00c9tat (postes de gendarmerie, mairies, convois militaires). Progressivement, la violence s\u2019est \u00e9largie \u00e0 :\n<\/p>\n<ul>\n<li>des attaques massives contre des villages, souvent accus\u00e9s de soutenir un camp adverse ;<\/li>\n<li>des embuscades contre des convois civils (transport, commer\u00e7ants, orpailleurs) ;<\/li>\n<li>des campagnes d\u2019intimidation visant les enseignants, agents de sant\u00e9, leaders communautaires.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\nLes civils deviennent ainsi la cible principale des affrontements entre groupes jihadistes, milices communautaires et forces \u00e9tatiques. Les donn\u00e9es de plusieurs observatoires de conflits soulignent une augmentation significative des incidents impliquant des violences contre des populations non arm\u00e9es, avec des d\u00e9placements forc\u00e9s massifs \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des trois pays.\n<\/p>\n<h3>Contr\u00f4le territorial et contr\u00f4le social<\/h3>\n<p>\nDans certaines portions du Liptako-Gourma, la question n\u2019est plus seulement celle de la pr\u00e9sence ou non de l\u2019\u00c9tat, mais de la nature du contr\u00f4le exerc\u00e9 sur les populations. Les groupes jihadistes cherchent \u00e0 :\n<\/p>\n<ul>\n<li>r\u00e9guler les mobilit\u00e9s pastorales et agricoles (calendriers, acc\u00e8s aux points d\u2019eau) ;<\/li>\n<li>imposer une fiscalit\u00e9 (zakat, pr\u00e9l\u00e8vements sur les march\u00e9s, taxation des routes) ;<\/li>\n<li>intervenir comme arbitres de conflits locaux, en concurrence avec les autorit\u00e9s coutumi\u00e8res ou administratives.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\nCe contr\u00f4le social n\u2019est ni uniforme ni total. Il coexiste avec des zones de pr\u00e9sence \u00e9tatique plus affirm\u00e9e, des espaces disput\u00e9s entre acteurs arm\u00e9s, et des localit\u00e9s o\u00f9 les habitants tentent de maintenir des formes de neutralit\u00e9, souvent tr\u00e8s pr\u00e9caires.\n<\/p>\n<h2>Enjeux \u00e9conomiques, ressources et trafics<\/h2>\n<p>\nLa dimension \u00e9conomique joue un r\u00f4le central dans les dynamiques s\u00e9curitaires du Liptako-Gourma. Plusieurs facteurs se combinent :\n<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Orpaillage artisanal<\/strong> : les sites aurif\u00e8res attirent une main-d\u2019\u0153uvre importante et g\u00e9n\u00e8rent des revenus significatifs. Ils sont fr\u00e9quemment l\u2019objet de luttes de contr\u00f4le entre groupes arm\u00e9s, milices et acteurs \u00e9conomiques locaux, avec des syst\u00e8mes de taxation informelle.<\/li>\n<li><strong>Trafic et contrebande<\/strong> : carburant, b\u00e9tail, cigarettes, m\u00e9dicaments, parfois stup\u00e9fiants transitent par cet espace transfrontalier. Des segments de ces flux sont capt\u00e9s par des r\u00e9seaux criminels et des groupes arm\u00e9s, qui y trouvent une source de financement.<\/li>\n<li><strong>Pastoralisme et agriculture<\/strong> : l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 perturbe les transhumances, l\u2019acc\u00e8s aux march\u00e9s et les campagnes agricoles. Les restrictions de mobilit\u00e9 impos\u00e9es par certains acteurs arm\u00e9s aggravent la vuln\u00e9rabilit\u00e9 \u00e9conomique des m\u00e9nages.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\nCes dimensions \u00e9conomiques ne se r\u00e9duisent pas \u00e0 un simple \u201cfinancement du terrorisme\u201d. Elles renvoient \u00e0 des syst\u00e8mes locaux de survie, de client\u00e9lisme et de redistribution, dans lesquels les acteurs arm\u00e9s \u2013 \u00e9tatiques ou non \u2013 s\u2019ins\u00e8rent et qu\u2019ils reconfigurent.\n<\/p>\n<h2>Crises politiques nationales et effets de contagion r\u00e9gionale<\/h2>\n<p>\nLes \u00e9volutions politiques au Mali, au Burkina Faso et au Niger influencent directement les dynamiques s\u00e9curitaires dans le Liptako-Gourma. Les coups d\u2019\u00c9tat et transitions militaires ont plusieurs effets :\n<\/p>\n<ul>\n<li>red\u00e9finition des priorit\u00e9s s\u00e9curitaires et des alliances internationales ;<\/li>\n<li>retrait ou transformation des missions internationales, modifiant l\u2019\u00e9quilibre des forces sur le terrain ;<\/li>\n<li>renforcement du discours souverainiste, parfois accompagn\u00e9 d\u2019une centralisation de la d\u00e9cision s\u00e9curitaire au d\u00e9triment de m\u00e9canismes locaux de m\u00e9diation.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\nParall\u00e8lement, la coop\u00e9ration r\u00e9gionale formelle (G5 Sahel, initiatives conjointes) a \u00e9t\u00e9 fragilis\u00e9e par ces changements politiques, alors m\u00eame que la nature transfrontali\u00e8re des menaces n\u00e9cessiterait des m\u00e9canismes de coordination stables. Des formes plus informelles de coop\u00e9ration subsistent n\u00e9anmoins, notamment entre unit\u00e9s locales ou via des accords ponctuels, mais leur p\u00e9rennit\u00e9 reste incertaine.\n<\/p>\n<h2>Tendances lourdes et signaux \u00e0 surveiller<\/h2>\n<p>\nPlusieurs tendances structurelles se d\u00e9gagent dans les dynamiques s\u00e9curitaires du Liptako-Gourma :\n<\/p>\n<ul>\n<li>une <strong>fragmentation persistante des acteurs arm\u00e9s<\/strong>, avec des alliances mouvantes et des scissions possibles au sein des groupes jihadistes ou des milices ;<\/li>\n<li>une <strong>\u00e9rosion du contrat social<\/strong> entre populations et \u00c9tats, aliment\u00e9e par l\u2019ins\u00e9curit\u00e9, les abus document\u00e9s et la faiblesse de l\u2019offre de services publics ;<\/li>\n<li>une <strong>concurrence accrue pour le contr\u00f4le des ressources locales<\/strong> (or, b\u00e9tail, routes commerciales), qui alimente la violence tout en offrant des opportunit\u00e9s d\u2019enrichissement \u00e0 certains acteurs arm\u00e9s et interm\u00e9diaires \u00e9conomiques.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\nParmi les signaux \u00e0 surveiller pour les ann\u00e9es \u00e0 venir, plusieurs \u00e9l\u00e9ments apparaissent d\u00e9terminants :\n<\/p>\n<ul>\n<li>l\u2019\u00e9volution des <strong>rapports de force entre JNIM et \u00c9tat islamique au Sahel<\/strong>, qui pourrait se traduire par des p\u00e9riodes d\u2019intensification des violences dans certaines zones ;<\/li>\n<li>les <strong>r\u00e9orientations strat\u00e9giques des autorit\u00e9s de transition<\/strong> dans les trois pays, notamment en mati\u00e8re de dialogue local, de justice transitionnelle ou de r\u00e9int\u00e9gration d\u2019ex-combattants ;<\/li>\n<li>la <strong>capacit\u00e9 des communaut\u00e9s locales<\/strong> \u00e0 reconstruire des m\u00e9canismes de m\u00e9diation et de gestion des conflits, avec ou sans appui d\u2019acteurs ext\u00e9rieurs ;<\/li>\n<li>l\u2019impact des <strong>chocs climatiques et \u00e9conomiques<\/strong> (s\u00e9cheresses, inflation, perturbations des march\u00e9s) sur les tensions locales et les recrutements par les groupes arm\u00e9s.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\nLes dynamiques s\u00e9curitaires dans le Liptako-Gourma restent donc marqu\u00e9es par une forte incertitude. La superposition de conflits locaux, de rivalit\u00e9s jihadistes, de recompositions politiques nationales et de jeux d\u2019acteurs transfrontaliers en fait un espace particuli\u00e8rement complexe, o\u00f9 les \u00e9volutions \u00e0 court terme peuvent \u00eatre rapides, mais o\u00f9 les facteurs de fond \u2013 gouvernance, justice, acc\u00e8s aux ressources \u2013 demeurent d\u00e9terminants pour toute trajectoire de stabilisation durable.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La zone dite du Liptako-Gourma, \u00e0 cheval entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, est devenue l\u2019un des principaux \u00e9picentres de la violence arm\u00e9e en Afrique de l\u2019Ouest. Longtemps p\u00e9riph\u00e9rique pour les capitales, cette r\u00e9gion transfrontali\u00e8re concentre aujourd\u2019hui ins\u00e9curit\u00e9 chronique, recomposition des acteurs arm\u00e9s et fragilisation profonde des liens entre \u00c9tats et soci\u00e9t\u00e9s. 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