{"id":22429,"date":"2025-06-02T17:18:50","date_gmt":"2025-06-02T17:18:50","guid":{"rendered":"https:\/\/sahel.watch\/pourquoi-les-milices-dautodefense-se-multiplient-elles\/"},"modified":"2026-03-22T18:08:35","modified_gmt":"2026-03-22T18:08:35","slug":"pourquoi-les-milices-dautodefense-se-multiplient-elles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sahel.watch\/en\/pourquoi-les-milices-dautodefense-se-multiplient-elles\/","title":{"rendered":"Pourquoi les milices d\u2019autod\u00e9fense se multiplient-elles ?"},"content":{"rendered":"<p>Les milices d\u2019autod\u00e9fense occupent une place croissante dans les paysages s\u00e9curitaires d\u2019Afrique de l\u2019Ouest, du Sahel au Golfe de Guin\u00e9e. Groupes de chasseurs, comit\u00e9s de vigilance, \u00ab volontaires \u00bb ou milices communautaires, ces formations arm\u00e9es locales se multiplient et se transforment. Leur essor ne rel\u00e8ve pas d\u2019une seule cause, mais d\u2019un faisceau de dynamiques s\u00e9curitaires, politiques, \u00e9conomiques et sociales.<\/p>\n<p>L\u2019enjeu est d\u2019autant plus important que ces groupes peuvent \u00e0 la fois contribuer \u00e0 la protection des populations et alimenter de nouvelles violences, y compris intercommunautaires. Comprendre pourquoi ils se multiplient est une condition de base pour analyser les trajectoires de conflit et les marges de man\u0153uvre des \u00c9tats et de leurs partenaires.<\/p>\n<h2>Un sympt\u00f4me de la crise de l\u2019\u00c9tat et de la s\u00e9curit\u00e9 publique<\/h2>\n<p>La premi\u00e8re dynamique, largement document\u00e9e par les travaux acad\u00e9miques et les rapports d\u2019organisations internationales, est la crise de la s\u00e9curit\u00e9 publique dans de nombreuses zones rurales et p\u00e9riph\u00e9riques.<\/p>\n<p>Dans plusieurs pays sah\u00e9liens (Mali, Burkina Faso, Niger) et, de plus en plus, dans certains espaces du nord du B\u00e9nin, du Togo ou de la C\u00f4te d\u2019Ivoire, la pr\u00e9sence de l\u2019\u00c9tat est faible ou irr\u00e9guli\u00e8re. Les forces de s\u00e9curit\u00e9 sont num\u00e9riquement limit\u00e9es, souvent concentr\u00e9es dans les capitales ou les grands axes, et parfois per\u00e7ues comme lointaines, pr\u00e9datrices ou partiales. Les d\u00e9lais d\u2019intervention en cas d\u2019attaque sont longs, voire inexistants.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, de nombreuses communaut\u00e9s estiment ne pas pouvoir compter sur la protection de l\u2019\u00c9tat. La logique d\u2019autod\u00e9fense \u2013 \u00ab se prot\u00e9ger soi-m\u00eame parce que personne d\u2019autre ne le fera \u00bb \u2013 devient alors une r\u00e9ponse pragmatique \u00e0 un sentiment d\u2019abandon. Cette dynamique est r\u00e9guli\u00e8rement mentionn\u00e9e dans les analyses de terrain sur les groupes de chasseurs dozos, les koglweogo au Burkina Faso ou les comit\u00e9s de vigilance dans certaines r\u00e9gions du Nigeria.<\/p>\n<p>La multiplication des milices d\u2019autod\u00e9fense est ainsi un indicateur de fragilit\u00e9 \u00e9tatique : plus la confiance dans la capacit\u00e9 de l\u2019\u00c9tat \u00e0 prot\u00e9ger diminue, plus les acteurs locaux cherchent \u00e0 prendre en charge leur propre s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<h2>La pression des groupes arm\u00e9s et la mont\u00e9e des violences rurales<\/h2>\n<p>L\u2019extension des activit\u00e9s de groupes jihadistes et d\u2019autres formations arm\u00e9es non \u00e9tatiques joue un r\u00f4le central. Dans le Liptako-Gourma (zone frontali\u00e8re Mali\u2013Burkina Faso\u2013Niger), mais aussi dans plusieurs r\u00e9gions du Nigeria ou du nord-ouest du B\u00e9nin, les populations sont confront\u00e9es \u00e0 des attaques, des extorsions, des enl\u00e8vements et des pressions multiples.<\/p>\n<p>Face \u00e0 cette menace, les communaut\u00e9s rurales sont prises entre plusieurs feux :<\/p>\n<ul>\n<li>les groupes jihadistes ou criminels, qui cherchent \u00e0 contr\u00f4ler les territoires et les ressources ;<\/li>\n<li>les forces de s\u00e9curit\u00e9 nationales, parfois accus\u00e9es d\u2019exactions ou de repr\u00e9sailles indiscrimin\u00e9es ;<\/li>\n<li>les milices d\u2019autod\u00e9fense, qui peuvent offrir une protection mais aussi exposer les populations \u00e0 des repr\u00e9sailles.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Dans de nombreux cas, des milices d\u2019autod\u00e9fense \u00e9mergent en r\u00e9action directe \u00e0 des attaques ou \u00e0 des cycles de repr\u00e9sailles. Des communaut\u00e9s cibl\u00e9es ou particuli\u00e8rement vuln\u00e9rables (agriculteurs s\u00e9dentaires, \u00e9leveurs, minorit\u00e9s locales) s\u2019organisent pour surveiller les villages, contr\u00f4ler les routes, filtrer les entr\u00e9es ou escorter les d\u00e9placements. Les recherches de terrain montrent que ces groupes peuvent se constituer tr\u00e8s rapidement apr\u00e8s des \u00e9pisodes de violence aigu\u00eb.<\/p>\n<p>Cette dynamique est renforc\u00e9e par la densification des conflits fonciers et pastoraux. L\u00e0 o\u00f9 les tensions autour de la terre, de l\u2019eau ou des couloirs de transhumance \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 fortes, l\u2019arriv\u00e9e de groupes arm\u00e9s et la circulation accrue des armes l\u00e9g\u00e8res favorisent l\u2019armement des communaut\u00e9s, souvent sous la banni\u00e8re de l\u2019\u00ab autod\u00e9fense \u00bb.<\/p>\n<h2>Des traditions locales de s\u00e9curit\u00e9 communautaire r\u00e9activ\u00e9es<\/h2>\n<p>Les milices d\u2019autod\u00e9fense ne surgissent pas dans le vide. Dans plusieurs pays, elles s\u2019inscrivent dans des traditions plus anciennes de s\u00e9curit\u00e9 communautaire : soci\u00e9t\u00e9s de chasseurs, gardes coutumiers, groupes de jeunes charg\u00e9s de la surveillance nocturne, etc.<\/p>\n<p>Ces organisations, parfois anciennes, remplissaient des fonctions de police rurale, de m\u00e9diation ou de r\u00e9gulation sociale. Avec la mont\u00e9e de l\u2019ins\u00e9curit\u00e9, elles sont r\u00e9activ\u00e9es, renforc\u00e9es ou transform\u00e9es en groupes arm\u00e9s structur\u00e9s. Dans certains cas, elles conservent un ancrage coutumier et une l\u00e9gitimit\u00e9 locale forte ; dans d\u2019autres, elles se militarisent, se politisent et s\u2019\u00e9loignent des normes traditionnelles qui encadraient leur action.<\/p>\n<p>Cette continuit\u00e9 historique explique pourquoi les milices d\u2019autod\u00e9fense peuvent b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un large soutien local, au moins dans un premier temps. Elles sont per\u00e7ues comme \u00ab nos enfants \u00bb, \u00ab nos chasseurs \u00bb, un prolongement des institutions communautaires plut\u00f4t qu\u2019un acteur ext\u00e9rieur.<\/p>\n<h2>Instrumentalisation politique et logiques de pouvoir<\/h2>\n<p>Au-del\u00e0 de la r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019ins\u00e9curit\u00e9, de nombreuses \u00e9tudes soulignent le r\u00f4le des dynamiques politiques dans la multiplication des milices d\u2019autod\u00e9fense. Ces groupes peuvent \u00eatre encourag\u00e9s, tol\u00e9r\u00e9s ou instrumentalis\u00e9s par diff\u00e9rents acteurs :<\/p>\n<ul>\n<li>des autorit\u00e9s locales ou des \u00e9lus, qui s\u2019appuient sur eux pour contr\u00f4ler un territoire, s\u00e9curiser une base \u00e9lectorale ou peser dans les n\u00e9gociations avec le centre ;<\/li>\n<li>des segments des forces de s\u00e9curit\u00e9, qui externalisent une partie de la lutte contre les groupes arm\u00e9s vers des \u00ab volontaires \u00bb locaux ;<\/li>\n<li>des acteurs nationaux, qui cherchent \u00e0 mobiliser certaines communaut\u00e9s contre d\u2019autres, ou \u00e0 montrer une r\u00e9ponse \u00ab rapide \u00bb \u00e0 l\u2019ins\u00e9curit\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Au Burkina Faso, par exemple, la cr\u00e9ation d\u2019un cadre l\u00e9gal pour les Volontaires pour la d\u00e9fense de la patrie (VDP) a institutionnalis\u00e9 l\u2019implication de civils arm\u00e9s dans la lutte contre les groupes jihadistes. Dans d\u2019autres contextes, comme au Nigeria, des groupes de d\u00e9fense communautaire ont jou\u00e9 un r\u00f4le dans la lutte contre Boko Haram, tout en \u00e9tant au c\u0153ur de controverses sur les abus et la politisation.<\/p>\n<p>Cette instrumentalisation peut acc\u00e9l\u00e9rer la multiplication des milices : d\u00e8s lors qu\u2019un groupe arm\u00e9 communautaire b\u00e9n\u00e9ficie de ressources, d\u2019armes, d\u2019une reconnaissance ou d\u2019une protection politique, d\u2019autres communaut\u00e9s peuvent chercher \u00e0 cr\u00e9er leur propre formation pour ne pas rester en position de faiblesse.<\/p>\n<h2>\u00c9conomie de la violence et opportunit\u00e9s mat\u00e9rielles<\/h2>\n<p>La dimension \u00e9conomique est \u00e9galement d\u00e9terminante. Dans des contextes marqu\u00e9s par la pauvret\u00e9, le ch\u00f4mage des jeunes et la faiblesse des d\u00e9bouch\u00e9s \u00e9conomiques, l\u2019engagement dans une milice d\u2019autod\u00e9fense peut offrir :<\/p>\n<ul>\n<li>un acc\u00e8s \u00e0 des ressources (per diem, soutien mat\u00e9riel, armes) via des financements publics, locaux ou ext\u00e9rieurs ;<\/li>\n<li>des opportunit\u00e9s de pr\u00e9l\u00e8vements informels (p\u00e9ages, \u00ab contributions de s\u00e9curit\u00e9 \u00bb, contr\u00f4le de certains trafics) ;<\/li>\n<li>un statut social et une forme de reconnaissance, notamment pour des jeunes hommes en qu\u00eate de r\u00f4le dans la communaut\u00e9.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Cette \u00ab \u00e9conomie de la s\u00e9curit\u00e9 \u00bb contribue \u00e0 la p\u00e9rennisation et \u00e0 la multiplication des groupes. Une fois arm\u00e9s et organis\u00e9s, certains d\u00e9veloppent des int\u00e9r\u00eats propres et peuvent chercher \u00e0 se maintenir au-del\u00e0 de la menace initiale qui justifiait leur cr\u00e9ation. Des recherches de terrain montrent que des milices d\u2019autod\u00e9fense se transforment parfois en acteurs de pr\u00e9dation, de contr\u00f4le du commerce local ou de participation \u00e0 des trafics transfrontaliers.<\/p>\n<h2>Clivages communautaires et risques de d\u00e9rive<\/h2>\n<p>La mont\u00e9e des milices d\u2019autod\u00e9fense se superpose souvent \u00e0 des clivages identitaires pr\u00e9existants : appartenances ethniques, lignages, statuts sociaux, divisions entre agriculteurs et \u00e9leveurs, etc. Lorsque des groupes d\u2019autod\u00e9fense se constituent principalement au sein d\u2019une communaut\u00e9, ils peuvent \u00eatre per\u00e7us par d\u2019autres comme une menace directe.<\/p>\n<p>Dans plusieurs zones sah\u00e9liennes, des milices issues de communaut\u00e9s s\u00e9dentaires ont \u00e9t\u00e9 accus\u00e9es de cibler des populations pastorales, notamment peules, au nom de la lutte contre les jihadistes. Inversement, certains groupes arm\u00e9s jihadistes ont recrut\u00e9 en s\u2019appuyant sur le ressentiment face aux abus de milices d\u2019autod\u00e9fense. Le r\u00e9sultat est un enchev\u00eatrement d\u2019affrontements o\u00f9 la fronti\u00e8re entre \u00ab d\u00e9fense communautaire \u00bb, \u00ab lutte contre le terrorisme \u00bb et \u00ab violence intercommunautaire \u00bb devient floue.<\/p>\n<p>La multiplication des milices, dans un contexte de forte polarisation, tend alors \u00e0 fragmenter davantage le paysage s\u00e9curitaire. Chaque communaut\u00e9 cherche ses propres protecteurs, ce qui peut alimenter une spirale de m\u00e9fiance, d\u2019armement g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 et de cycles de repr\u00e9sailles.<\/p>\n<h2>R\u00f4le des cadres juridiques et des politiques publiques<\/h2>\n<p>Les choix des \u00c9tats en mati\u00e8re de r\u00e9gulation des milices d\u2019autod\u00e9fense influencent fortement leur multiplication. Trois grandes situations se retrouvent souvent :<\/p>\n<ul>\n<li>tol\u00e9rance informelle : les autorit\u00e9s ferment les yeux sur des groupes qui assurent une forme de s\u00e9curit\u00e9, tant qu\u2019ils ne contestent pas ouvertement l\u2019\u00c9tat ;<\/li>\n<li>encadrement l\u00e9gal partiel : cr\u00e9ation de statuts de \u00ab volontaires \u00bb ou de \u00ab vigilantes \u00bb avec une reconnaissance officielle mais des contr\u00f4les limit\u00e9s ;<\/li>\n<li>r\u00e9pression ou interdiction : tentatives de d\u00e9mant\u00e8lement, souvent difficiles \u00e0 mettre en \u0153uvre lorsque les milices sont tr\u00e8s enracin\u00e9es localement.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Lorsque des dispositifs d\u2019encadrement sont mis en place sans moyens suffisants de formation, de suivi et de sanction, l\u2019effet peut \u00eatre paradoxal : la l\u00e9gitimation de certaines milices encourage d\u2019autres groupes \u00e0 se former, dans l\u2019espoir d\u2019obtenir \u00e0 terme une reconnaissance similaire. \u00c0 l\u2019inverse, une r\u00e9pression brutale peut pousser des groupes d\u2019autod\u00e9fense \u00e0 se radicaliser ou \u00e0 se rapprocher de r\u00e9seaux criminels ou insurg\u00e9s.<\/p>\n<p>Les d\u00e9bats entre chercheurs et praticiens restent vifs sur les effets \u00e0 moyen terme de l\u2019\u00ab outsourcing \u00bb de la s\u00e9curit\u00e9 vers des acteurs locaux arm\u00e9s. Certains y voient un mal n\u00e9cessaire face \u00e0 l\u2019urgence s\u00e9curitaire, d\u2019autres insistent sur les risques de fragmentation durable de la violence et de remise en cause du monopole de la force l\u00e9gitime.<\/p>\n<h2>Une dynamique auto-entretenue<\/h2>\n<p>La multiplication des milices d\u2019autod\u00e9fense ob\u00e9it enfin \u00e0 une logique auto-entretenue. Plus il existe de groupes arm\u00e9s locaux dans une r\u00e9gion, plus la perception d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 augmente, m\u00eame en l\u2019absence d\u2019attaques directes de groupes jihadistes ou criminels. Les communaut\u00e9s voisines peuvent alors estimer qu\u2019elles n\u2019ont d\u2019autre choix que de s\u2019armer \u00e0 leur tour.<\/p>\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab course \u00e0 l\u2019armement \u00bb communautaire est document\u00e9 dans plusieurs zones rurales d\u2019Afrique de l\u2019Ouest. Il contribue \u00e0 la circulation accrue des armes, \u00e0 la normalisation de la violence comme mode de r\u00e9gulation des conflits et \u00e0 l\u2019\u00e9rosion progressive du monopole \u00e9tatique de la coercition.<\/p>\n<p>La question n\u2019est donc pas seulement de savoir pourquoi les milices d\u2019autod\u00e9fense apparaissent, mais pourquoi elles se maintiennent, se transforment et se reproduisent. Tant que les causes profondes \u2013 fragilit\u00e9 des institutions, in\u00e9galit\u00e9s, conflits fonciers, absence de perspectives \u00e9conomiques, gouvernance contest\u00e9e \u2013 resteront largement intactes, ces groupes continueront de constituer une r\u00e9ponse, certes imparfaite et ambivalente, aux besoins de s\u00e9curit\u00e9 des populations.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les milices d\u2019autod\u00e9fense occupent une place croissante dans les paysages s\u00e9curitaires d\u2019Afrique de l\u2019Ouest, du Sahel au Golfe de Guin\u00e9e. 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